L'arabe face au grec (3) : Les entagia (ordres de paiements fiscaux) arabo-grecs et la présence symbolique de l'arabe – une administration encore dépendante des hellénophones – la pratique privée de l'arabe au VIIe siècle – bilan de l'arabisation au VIIe siècle d'après les papyrus

Un des types documentaires les plus révélateurs de l’arabisation de l’administration est l’entagion, un ordre de paiement adressé par l’administration à une collectivité ou à un individu. Les entagia fonctionnent à plusieurs niveaux. Le gouverneur envoyait aux ducs et pagarques des entagia (niveau 1) adressés aux collectivités locales : ceux-ci sont rédigés en version arabe puis grecque (en tout cas avant 720-730 où l’arabe devient exclusif), ordre évidemment très symbolique. Les ducs et pagarques, après avoir réparti la quotité exigible entre contribuables, rédigeaient des entagia (niveau 2) ou bien déléguaient cette tâche aux autorités villageoises : ils sont écrits en grec dans le Fayoum ou en copte en Moyenne- et Haute-Égypte. Les codes linguistiques que suivent les entagia dessinent donc une stratification linguistique claire : le gouvernement central envoie des ordres en arabe assortis d’une version grecque pour être compréhensibles de tous. Il y a donc de la part des occupants une prise en compte pragmatique de la situation linguistique du pays sans qu’ils renoncent pour autant (dès les années 690) à la présence, avant tout symbolique, de leur langue dans les documents. Une fois ceux-ci relayés auprès de la base par l’échelon intermédiaire, seul le grec ou le copte sont utilisés.

Ces entagia correspondent à une réalité fiscale nouvelle imposée par les Arabes, suivent un formulaire et une mise en page pour une part novateurs eux aussi imposés par les Arabes (quoiqu’ils aient pu l’importer) et mettent en position supérieure l’arabe comme langue désormais de référence. C’est en tout cas ce que les caractéristiques formelles de ces ordres voudraient nous faire accroire.

Derrière la suprématie formelle de l’arabe qu’affichent les entagia se devine pourtant une grande faiblesse : la forte dépendance de la nouvelle administration arabe vis-à-vis de l’expertise grecque. Entre autres indices, la différence de dates de rédaction entre les parties arabe et grecque suggère que ces ordres étaient d’abord émis dans le service grec de l’administration centrale avant d’être transmis à un service arabophone qui en assurait la traduction. Tout cela donne à penser que les Grecs tenaient encore l’administration des affaires militaires et fiscales (diwān al-ğund/al-ḫarāğ), comme le confirment les sources littéraires selon lesquelles le chrétien Antônios, nécessairement hellénophone, était à sa tête sous Maslama b. Muḫallad (667-682), puis Athanasios et Isaac sous ‘Abd al-‘Azīz, information par ailleurs recoupée par des papyrus.

Mais quand on sort des sphères de l’administration centrale, les papyrus contenant de l’arabe deviennent extrêmement rares au viie siècle (cinq textes juridiques ; trois lettres privées). Le fait que les textes juridiques sont tous des documents relatifs à des créances s’explique par un précepte coranique qui enjoint en cas de dettes de recourir à l’écrit (Coran, sourate 2, verset 282). Quant aux lettres privées, elles semblent toutes des lettres à caractère commercial, présentant des Arabo-Musulmans dans leurs activités commerciales. Ainsi, la sphère purement privée se dérobe. Par ailleurs, elles sont toutes monolingues et témoignent d’une pratique de l’arabe qui se cantonne à des cercles arabo-musulmans. L’arabisation n’a pas encore pénétré la société égyptienne.