Le pehlevi (moyen-perse) face au grec et à l'égyptien (2)

Les rapports entre conquérants et conquis n’ont rien fait pour rapprocher les deux populations. Les Perses pâtissaient déjà depuis longtemps (surtout depuis Cambyse II) d’un préjugé négatif, que l’occupation a réactivé en l’amplifiant, comme le montrent les sources littéraires et, à moindre égard, papyrologiques, traversées par une rhétorique « misoperse », indice d’un racisme anti-perse chez les conquis d’Égypte.

Dans ces conditions, on ne peut s’attendre à un impact du perse sur le grec et vice versa. On a étudié depuis longtemps les mots perses passés en grec, mais l’impact de la conquête perse sur le grec des papyrus a moins attiré l’attention. Il est vrai qu’on a vite fait de l’évaluer. Si l’on met de côté les mots iraniens déjà entrés en grec et qui peuvent donc se rencontrer dans les papyrus, un seul mot perse est passé en grec entre 619 et 629 : σελλάριος, du perse sālār, qui dénote une vaste gamme d’officiers et d’officiels.

Οn a récemment voulu identifier un autre terme d’origine perse dans un document grec d’Égypte : κάρδαξ, moyen-perse kārdāg « voyageur, marchand », qui apparaîtrait dans un ostracon des archives de Theopemptos et Zacharie (O.Petr.Mus. 529). Mais la réédition de ce texte entreprise en séminaire a montré qu’il s’agissait d’une mauvaise lecture.

Les sources littéraires contemporaines offrent un peu plus de matériel, mais guère plus. Le témoignage le plus riche – il est vrai non égyptien mais palestinien – est le dossier hagiographique tournant autour de la figure de saint Anastase, soldat perse qui devint moine en Palestine et fut martyrisé par les Perses en 628. On y rencontre trois mots perses dans un passage qui raconte comment Anastase va au-devant du martyre à Césarée de Palestine (Vita et martyrium sancti Anastasii Persae, 17) : outre σελλάριος, μαρζαβανᾶς, perse marzbān, qui désigne le gouverneur perse en charge de pays frontaliers ; et δερβᾶς, glosé par « le prétoire du sellarios », dérivé du moyen-perse dlp’s /darbās/ « palais ». J’ai proposé de l’identifier au mot ṭarāwus, qui désigne le palais des Perses à Alexandrie d’après l’Histoire des Patriarches,écrite en arabe, dans un passage racontant l’arrivée des Perses en Égypte et la prise d’Alexandrie. Nous tenons là un second emprunt fait par les Gréco-Égyptiens au perse durant la conquête.

Ces deux emprunts (sellarios et derbas) se limitent au domaine institutionnel, celui précisément où se produisent les interférences les plus superficielles et où l’on pouvait s’attendre à ce que des conquis empruntent aux conquérants.
Sur l’échelle des diverses formes de multilinguisme, l’époque de la conquête perse offre donc l’exemple d’un degré zéro (ou presque). Conquérants et conquis semblent coexister dans des mondes séparés, les seconds, malgré des frictions ou conflits, continuant à vivre comme avant. Si la conquête perse eut un impact linguistique et culturel quasiment nul, elle n’en prépara pas moins la population d’Égypte à cette autre conquête qui allait se produire quinze ans plus tard, mais dont les conséquences allaient remodeler de façon irréversible le faciès linguistique et culturel de l’Égypte.