2.6.2. La comédie : les destins croisés d'Aristophane et de Ménandre (suite)

2.6.2. La comédie : les destins croisés d’Aristophane et de Ménandre (suite)

- Déclin de Ménandre dû à l’inadéquation de plus en plus profonde entre la langue de Ménandre et les goûts linguistiques de l’Antiquité tardive ?

Cette explication repose sur un passage du grammairien atticiste Phrynichos (Eklogê, 394) mais l’argument ne peut être retenu puisque les auteurs de manuels de rhétorique continuent à faire de Ménandre une référence en matière de langue et de discours.

- Les Sentences de Ménandre n’auraient-elles pas asphyxié les comédies de Ménandre ?

La compilation d’un recueil des maximes prétendument extraites du théâtre de Ménandre au Ier s. a connu un tel succès qu’elle a conféré à Ménandre la stature à la fois d’un sage et d’un maître d’éloquence et a conduit à en faire l’un des auteurs les plus mis à profit par les maîtres d’école pour ses sentences (gnômai). Mais cela explique-t-il pour autant que l’on ait cessé de lire ses comédies ?

En réalité, le traitement des données statistiques de façon relative permet de mettre en lumière un remarquable maintien de Ménandre sur toute la période, montrant que la popularité croissante des sentences n’affecte en rien la lecture des comédies du même auteur.

2.7. La prose

2.7.1. Les orateurs

Des grands orateurs attiques, seuls Démosthène et Isocrate continuent durablement à être lus, Isocrate dépassant même Démosthène au VIs. : la dimension de philosophos dont il se voit investi l’amène à devenir un modèle d’éloquence mis au service de l’édification morale. Quant aux représentants de la Seconde Sophistique, on note qu’Aelius Aristide est encore très apprécié à l’époque tardive : outre leur valeur rhétorique, ses discours présentent un intérêt historique (ils traitent avec nostalgie de l’âge d’or de l’hellénisme) qui en fait un support pédagogique de premier choix.

2.7.2. Les historiens

Thucydide seul surnage, parce qu’il appartient à la grande époque de l’Athènes classique et qu’il écrit en grec attique : il devient lui aussi un modèle d’éloquence.

2.7.3. Le reste

Outre la récession de la philosophie ou la chute brutale du roman à partir du IIIs., les papyrus montrent une montée de la littérature scientifique, au premier plan de laquelle s’impose la médecine, avec Hippocrate, Dioscoride et surtout Galien.

Conclusions

Ainsi, malgré le rétrécissement de son spectre, la culture grecque reste bien vivante entre le IVe et le VIIs. Parmi les tendances significatives, on note que la poésie, qui constitue le socle de l’enseignement grec, connaît le succès le plus remarquable. Dans le domaine de la prose, les auteurs les plus lus sont sélectionnés pour la valeur rhétorique de leurs œuvres, entrant par là également en phase avec les canons de l’enseignement. Enfin, les seuls prosateurs non rhéteurs qui se hissent parmi les dix auteurs les plus lus pour chaque siècle sont les médecins, traduisant ainsi une vision de plus en plus utilitaire de la littérature.

Ainsi, loin de servir le plaisir gratuit de la lecture et des joies de l’esprit, la littérature classique, sélectionnée pour sa valeur rhétorique ou éthique, devient avant tout un matériau d’étude et de formation, qui trouve son principe dans son utilité. On peut alors se demander légitimement ce qui la distingue vraiment des documents (question qui sera abordée dans le colloque des 5-6 décembre 2019 Appréhender la culture écrite des anciens : les catégories « documentaire » et « littéraire » en papyrologie et leurs limites).

On poursuivra l’année prochaine cette étude de la christianisation de la culture écrite avec une descente dans le monde concret des acteurs de l’écrit, pour voir comment ce processus s’observe dans les bibliothèques, dans les écoles, les ateliers de copistes : il s’agira de faire revivre les protagonistes de l’écrit à la croisée des chemins entre culture classique et culture chrétienne.