Babel sur le Nil (2) : multilinguisme et multiculturalisme dans l'Égypte de l'Antiquité tardive

Avec cette séance s’achève notre parcours des plus anciens ensembles documentaires gréco-coptes conservés. Celui du site de Kellis, dans l’Oasis de Dakhlah, est par la masse de ses documents en copte (207 répertoriés dont 199 lettres datant de 355-380+ contre 450 documents grecs) d’un insigne intérêt pour l’histoire de l’émergence du copte. Il ressort de son examen l’image d’un milieu très fortement bilingue passant avec aisance d’une langue à l’autre aussi bien dans le domaine documentaire (à travers des lettres dont certaines parties sont en grec) que littéraire.

Le dernier ensemble que nous examinons est celui d’Apa Jean (c. 375-400), qu’il faut identifier au saint anachorète Jean de Lycopolis, connu aussi par des sources littéraires, dont l’Histoire lausiaque de Palladius de Galatie (418/419) et l’Enquête sur les moines d’Égypte. Les archives documentaires de ce holy man, auquel on prêtait des dons de prophétie, au point que l’empereur l’aurait consulté, comprennent des lettres grecques et coptes dont il est l’expéditeur, — pour rédiger les premières, Jean, qui ne connaissait pas le grec, passait par les services de tiers —, ou, le plus souvent, le destinataire. Composé d’une vingtaine de missives, le pan copte des lettres qui lui sont adressées est surtout le fait de religieux, mettant ainsi en évidence, pour la première fois de façon univoque, les rapports qu’entretient le copte avec les milieux sutout monastiques. Quant aux lettres en grec, elles sont loin d’être le fait des seuls hellénophones comme nous le montre la lettre de l’Égyptien Psoïs écrivant avec la plus grande difficulté une lettre grecque à Apa Jean. Comme ce dernier n’est pas hellénophone, nous nous interrogeons sur la raison pour laquelle des Égyptiens écrivent en grec à d’autres Égyptiens alors qu’ils pouvaient désormais le faire en copte. La raison réside dans la fonction de ces lettres, qui s’apparentent à des pétitions, qui étaient remises au saint dans des audiences qui ne sont pas sans rappeler celles des gouverneurs qui rendaient la justice. Du fait du formalisme et de la solennité de la situation, les correspondants tendent à privilégier, dans la mesure de leurs possibilités, le grec, langue de l’administration et de l’église, « high language », au copte, « low language », qui demeure confiné à la correspondance privée de nature informelle.