Théories de la conscience d'accès

Il existe un début de convergence, sinon vers un « modèle standard » de la conscience d'accès, du moins en faveur d'un ensemble d'idées proposées depuis les années 1950-1960, et de mieux en mieux acceptées aujourd'hui.

Un système de supervision centrale. Selon cette idée déjà présente chez William James (1890), les traitements conscients interviennent à un niveau hiérarchiquement supérieur où ils régulent les autres opérations « afin de diriger un système nerveux devenu trop complexe pour se réguler lui-même ». Michael Posner distingue ainsi les processus mentaux automatiques et ceux dits « contrôlés ». Les premiers démarrent sans intention, n'interfèrent pas avec les autres, et échappent à la conscience. Les seconds font appel à un système central à capacité limitée, qui ne permet pas l'exécution de plusieurs opérations simultanées sans interférence ; ils sont dépendants de nos intentions et conduisent à une expérience consciente. Selon Tim Shallice, le comportement volontaire conscient résulte d'un système de supervision, hiérarchiquement supérieur aux processeurs automatiques, et chargé de leur contrôle et de leur inhibition.

Une étape sélective à capacité limitée. Selon Broadbent, la perception comprend un filtre qui ne laisse entrer qu'une fraction des informations dans un « canal à capacité limitée ». Cette architecture répond à une nécessité algorithmique : tout organisme est bombardé en permanence de stimuli sensoriels qui excèdent sa capacité de traitement et surtout d'action.

L'attention sélective joue donc le rôle de filtre qui ne retient qu'une fraction des entrées. La conscience serait associée au traitement plus approfondi de ces données choisies pour leur pertinence vis-à-vis des buts de l'organisme. L'hypothèse d'une limite centrale revient, sous des formes distinctes, dans plusieurs théories du « goulot d'étranglement central » (Pashler, 1994), des « deux étapes de la perception » (Chun & Potter, 1995), ou d'une conscience perceptive limitée à une « carte Booléenne » (Huang, Treisman, & Pashler, 2007).

Il faut noter que ces théories n'impliquent pas une identité entre les processus d'attention et de conscience. Si l'on s'en tient à définition de l'attention comme la sélection d'un objet ou d'une position spatiale, et l'amplification de ses attributs sensoriels, de nombreuses données expérimentales montrent que ces processus peuvent se déployer sans pour autant conduire à une perception consciente. En effet, des effets d'alerte et de réorientation de l'attention peuvent être induits par des indices subliminaux (Bressan & Pizzighello, 2008 ; Woodman & Luck, 2003). L'attention peut amplifier le traitement de stimuli qui restent cependant subliminaux (Naccache, Blandin, & Dehaene, 2002). Enfin les corrélats cérébraux de l'attention sélective et de l'accès à la conscience de stimuli présentés au seuil sont radicalement différents (Wyart & Tallon-Baudry, 2008). Ainsi, attention et conscience sont dissociables - mais en présence de stimuli multiples, l'attention sélective apparaît comme un préalable essentiel, nécessaire mais pas suffisant - la « porte d'entrée » du traitement conscient (Mack & Rock, 1998).

L'importance de l'amplification tardive et descendante. Gerald Edelman voit dans la « réentrée », c'est-à-dire l'échange permanent, dynamique et récursif de signaux parallèles entre cartes cérébrales, un mécanisme indispensable de la perception unifiée. Certaines formes de réentrée globales au cortex conduiraient à la conscience. L'idée est développée par Giulio Tononi, selon lequel l'information consciente est à la fois intégrée (unifiée en un tout) et différenciée (le nombre de contenus de conscience est gigantesque, et chacun d'eux est très informatif). La différentiation résulte de la multiplicité des groupes neuronaux codants, distribués dans de nombreuses régions du cortex, tandis que l'intégration émerge des nombreuses boucles réentrantes qui les lient. Elle peut être mesurée mathématiquement par le paramètre Φ, qui évalue l'information mutuelle minimale entre deux sous-parties du système complet. Notons que cette théorie conduit à prédire une absence de localisation cérébrale précise : la conscience serait associée à un « noyau dynamique » (dynamic core) thalamo-cortical distribué dont les contours ne cesseraient de changer et qui varierait considérablement d'une personne à l'autre. Le neurophysiologiste Victor Lamme, lui, développe un modèle plus précis sur le plan neuronal. Il postule qu'un traitement récurent local, résultant de la conjonction d'activations ascendantes (feedforward sweep) et descendantes (top-down amplification), permet la conscience phénoménale d'une information sensorielle. L'accès à cette information se ferait dans un second temps seulement, par le biais de connexions récurrentes globales au cortex.

Un espace interne de synthèse, de maintien et de partage des données. La métaphore du théâtre conscient est proposée par Taine dès 1870 : « On peut comparer l'esprit d'un homme à un théâtre d'une profondeur indéfinie, dont la rampe est très étroite, mais dont la scène va s'élargissant à partir de la rampe. Devant cette rampe éclairée, il n'y a guère de place que pour un seul acteur... Au delà, sur les divers plans de la scène, sont d'autres groupes d'autant moins distincts qu'ils sont plus loin de la rampe. » Critiquée par Dennett (voir notamment Dennett, 1991), cette métaphore est néanmoins développée par Bernard Baars (1989) dans son modèle de l'espace de travail conscient. Selon celui-ci, de très nombreux processeurs spécialisés opèrent en parallèle de façon non-consciente, tandis qu'à un instant donné, une seule coalition de processeurs dominants envoie son résultat dans l'espace de travail global où il est diffusé à l'ensemble du système. La conscience joue donc le rôle d'un espace de synthèse, de maintien et de partage des données.