Hommage

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Lucien Febvre a eu une belle mort après une vie bien pleine. L’hiver dernier, il avait reçu du mal qui devait l’emporter un avertissement sévère. Il en avait su toute la gravité. Depuis, nous l’avions revu serein, souriant, à peine détaché, prêt, en somme, à l’imprévisible. Il est parti un jour d’automne, dans sa maison du Souget, en dix minutes, juste le temps de dire adieu à sa femme et à ses enfants que les vacances réunissaient autour de lui. Tous ceux qui ont aimé ce grand vivant se réjouissent qu’il n’ait eu à subir aucune sorte de mort lente.

Vous n’attendez pas que je brosse en ce début d’assemblée un portrait en pied de Lucien Febvre. Ce portrait, il nous l’a laissé lui-même, peint de main de maître. Cela s’appelle Combats pour l’histoire ; c’est tout l’homme, toute la vie d’un esprit, tantôt bataillant contre l’immobilisme, tantôt triturant des faits nouvellement révélés, tantôt s’interrogeantavant de nouvelles luttes. Il n’y manque même pas le paysage de la terre natale, ni l’appareil utile de la bibliographie, ni le curriculum vitae, cursus honorum compris. Nous avons là, chaque chose, petite ou grande, mise à sa place, ce que Lucien Febvre a fait, a été, a voulu être.

En tête de ce recueil figure, sous le titre Examen de conscience, la leçon d’ouverture prononcée par Febvre au Collège de France en 1933. Après avoir rappelé d’émouvantes notes de Michelet : « Je n’ai point de parti... je n’aipoint d’école..., je n’ai voulu asservir aucun esprit ; au contraire les affranchir... », Lucien Febvre concluait par ce vœu : « Pouvoir un jour, proche ou lointain, mériter que me soit rendu cet hommage : Dans l’histoire, il n’a vu que l’histoire, sans plus... Dans son enseignement, il n’a pas asservi les esprits, parce qu’il n’a pas eu de systèmes — de ces systèmes dont Claude Bernard disait, lui aussi, qu’ils tendent à asservir l’esprit humain : mais il a eu le souci des idées et des théories ; des idées, parce que les Sciences n’avancent que par la puissance créatrice et originale de la pensée ; des théories, parce que nous savons bien sans doute qu’elles n’embrassent jamais l’infinie complexité des phénomènes naturels : elles n’en sont pas moins ces degrés successifs que, dans son désir insatiable d’élargir l’horizon de la pensée humaine, la science gravit les uns après les autres — avec la magnifique certitude de n’atteindre jamais le faîte des faîtes, d’où l’on verrait l’aurore surgir du crépuscule ».

Cette citation suffirait, avec deux mots de gratitude pour un tel message d’outre-tombe. Oui, Lucien Febvre a été digne de sa profession de foi. Tous, nous lui savons gré d’avoir infatigablement rappelé que l’histoire et la philologie, comme toutes les sciences humaines, comme toutes les sciences quelles qu’elles soient, ne valent pas une heure de peine si elles sont esclaves d’une routine, si elles ne se posent pas les questions que rendent possibles, les unes après les autres, le mouvement général de la pensée et le progrès des connaissances. Encore un aphorisme de la leçon inaugurale. Il vaut son pesant d’or : « Élaborer un fait, c’est construire. Si l’on veut, c’est, à une question, fournir une réponse. Et s’il n’y a pas de question, il n’y a que du néant ».

Permettez-moi de rappeler très brièvement la belle unité de la carrière de Lucien Febvre parmi nous. Il interprétait librement le titre de sa chaire (Histoire de la civilisation moderne) : histoire générale et méthode historique appliquée aux temps modernes. Quand il en a pris possession, il n’était plus seulement un compagnon, ou un maître collaborant aux entreprises de synthèse historique conçues par Henri Berr. Il avait, quatre ans avant, fondé avec Marc Bloch les Annales d’histoire économique et sociale, dont l’horizon était pratiquement illimité, il venait d’accepter la direction de l’Encyclopédie française, inventaire des problèmes posés par l’état présent de notre connaissance de l’univers, du passé humain et de l’activité des hommes. Entreprise à la fois si ambitieuse et si nécessaire que ni le bouleversement de la dernière guerre ni la préparation d’autres encyclopédies comparables n’ont suffi à la tuer. Il y a quelques semaines, la remise officielle, dans le cadre de l’Observatoire de Paris, du volume intitulé Le Ciel et la Terre était l’occasion d’un hommage ému à Lucien Febvre.

Ceux qui n’aiment pas les professeurs d’inquiétude pouvaient s’attendre à ce que l’homme des Annales et de l’Encyclopédie tirât avantage de sa position au Collège pour mener avec plus d’autorité sa besogne de démolisseur d’idoles et d’abatteur de cloisons, ils pouvaient craindre que, fidèle à notre tradition de liberté, il fît moins honneur à la tradition de recherche compétente et constructive qui est aussi bien nôtre. C’était mal connaître l’attachement de Lucien Febvre au métier d’historien. Il fit porter ses discussions de méthode sur de très vastes problèmes, certes, il fut résolument architecte plutôt que maître-maçon, et pourtant il est beau de voir avec quelle continuité il s’attacha à un matériau qu’il connaissait de longue date, celui qu’on tirait des carrières du XVIsiècle français. Rabelais, Bonaventure des Périers, Étienne Dolet, Marguerite de Navarre furent les objets de ses enquêtes novatrices où il fécondait l’une par l’autre histoire littéraire, histoire des idées, histoire religieuse, sociologie religieuse et sociologie de la connaissance. De cette série de cours sont sortis plusieurs livres, mais surtout Le problème de l’incroyance au XVIe siècle, dont le vaste retentissement dépasse peut-être celui de La Terre et l’Évolution humaine, bilan des méditations de Febvre, vingt ans plus tôt, sur les déterminismes géographiques de l’histoire.

Lucien Febvre, avec le besoin des vastes horizons intellectuels, avait un puissant instinct des choses proches et familières. C’est pourquoi, en fait, sauf sans doute dans son Luther, il envisagea toujours par le côté français cette histoire qu’il voulait universelle. Ainsi lui était-il plus facile de « vivre l’histoire », de ne pas séparer son métier d’homme et son métier d’historien. On relira longtemps comme des pages classiques les nobles conseils qu’il donnait aux normaliens de 1941. Ancien combattant de la guerre de 1914, où il avait gagné tous ses galons jusqu’à ceux de capitaine, il était résolument engagé dans la résistance intellectuelle et morale. Ceux qui l’ont entendu parler de la « ligne de démarcation » d’alors n’oublieront ni son sens de ce que pèsent les faits accomplis, ni sa foi dans la force de la liberté humaine pour déplacer ce poids. Historien vivant l’histoire de son pays et du monde.

Lucien Febvre a été merveilleusement chez lui au Collège de France, et je pense pour finir à son active, à son efficace présence dans cette assemblée, où il n’avait pas de cloisons à abattre, Dieu merci. Je pense aux présents, et aux absents aussi, que sa généreuse compréhension de leur œuvre avait contribué à faire entrer au Collège. Nous sommes un certain nombre qui avions reçu sa rude accolade à la Revue de synthèse, aux Annales ou ailleurs, qui avons aussi subi ses cordiales bourrades, à l’occasion. Regardons-nous, sans oublier nos morts, reconnaissons combien sont différentes nos méthodes qui avaient reçu son encouragement. Tous unis par un lien de reconnaissance filiale envers lui, nous pouvons rendre à cet assembleur d’hommes et d’idées ce témoignage : il n’avait pas d’école ni de système. La seule chose qui lui importât était l’histoire tout court.

Marcel Bataillon, le 25 novembre 1956

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