Hommage

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Maurice Merleau-Ponty

Maurice Merleau-Ponty

Maurice Merleau-Ponty est mort dans la soirée du mercredi 3 mai. Un instant plus tôt, il lisait Descartes en pensant à la leçon qu'il devait faire le jeudi. Il achevait son cours sur l'ontologie cartésienne et l'ontologie d'aujourd'hui. Pour les amis qui vinrent le lendemain se recueillir devant ce corps dont la vie avait pris fin sans avertissement, l'arrachement d'une telle séparation était rendu plus cruel par des rappels sourds des méditations de Merleau-Ponty sur l'enracinement de l'esprit dans son corps et dans son monde, sur l'indivision du sentant et du senti dans ce corps « sien », capable non seulement de se sentir du dedans ou de se toucher, mais de se voir lui-même, directement ou dans un miroir, et qui seulement ainsi existe en tant qu'homme. Ces lignes de lui nous poursuivent : « Un corps humain est là quand, entre voyant et visible, entre touchant et touché, entre un œil et l'autre, entre la main et la main, se fait une sorte de recroisement, quand s'allume l'étincelle du sentant-sensible, quand prend ce feu qui ne cessera pas de brûler jusqu'à ce que tel accident du corps défasse ce que nul accident n'aurait suffi à faire... »

En 1951, le départ de Louis Lavelle ayant laissé vacante notre chaire de Philosophie, plusieurs d'entre nous avaient proposé que cette dénomination fût maintenue sans épithète ni spécification, estimant que la philosophie n'était pas morte en France, et qu'il y avait de nos jours, dans cette maison de recherche enseignante, une belle place pour la recherche philosophique, assumée et enseignée dans toute son ampleur et sa liberté traditionnelles. Il nous semblait la voir se frayer un chemin nouveau au contact étroit des progrès accomplis par les sciences de la nature et par les sciences de l'homme, non pas pour unifier ces conquêtes ou extrapoler à partir d'elles mais pour reprendre, au vu des aspects les plus neufs de l'univers de la science, l'interrogation inépuisable du monde de l'expérience immédiate. Les signataires de la proposition de 1951, qui sont encore là, pensaient particulièrement à un homme plus jeune qu'eux tous, déjà célèbre en France et à l'étranger, et qui pourrait soutenir parmi nous un long effort intellectuel. Merleau-Ponty leur promettait une métaphysique qui serait « le contraire du système ». Il avait écrit : « Entre la connaissance scientifique et le savoir métaphysique qui la remet toujours en présence de sa tâche, il ne peut y avoir de rivalité. Une science sans philosophie ne saurait pas, à la lettre, de quoi elle parle. Une philosophie sans exploration méthodique des phénomènes n'aboutirait qu'à des vérités formelles, c'est-à-dire à des erreurs ». La structure du comportement et la Phénoménologie de la perception illustraient une telle prise de position philosophique. Une communication sur La phénoménologie du langage ouvrait déjà d'autres perspectives. Et tout esprit non prévenu reconnaissait la même démarche proprement philosophique dans les essais que Merleau-Ponty consacrait à la politique (à l'histoire en train de se faire) qui met l'homme conscient de sa condition en demeure de s'engager sans s'asservir. Il n'y avait pas là un empiètement suspect du domaine du citoyen sur celui du philosophe mais une tâche obligatoire, pour une philosophie qui, selon notre futur collègue, devait nous « éveiller à l'importance de l'événement et de l'action », nous faire « aimer notre temps ».

L'élection de Merleau-Ponty, si elle fut disputée, ne fut guère discutée, une fois acquise, ni parmi nous ni au dehors. Sa leçon inaugurale eut un grand retentissement, et fut en général saluée comme un des éloges les plus pleins de la philosophie qu'on pût faire entendre au milieu du XXe siècle. Son enseignement, suivi par un nombreux public, attentif et fidèle, confirma qu'il avait beaucoup à dire. Il était en marche, en progrès. De bons juges, d'orientation très diverse, s'accordent à penser aujourd'hui que si quelques hommes de notre époque ont mérité le nom de philosophe, Merleau-Ponty en est un. Il nous est à la fois amer et doux de nous souvenir que ce Collège, qu'il n'avait pas déçu, ne lui avait pas, non plus, donné de déception. Il trouvait dans cette maison la liberté qu'il avait souhaitée pour philosopher en se traçant et en rectifiant sans cesse son propre programme. Il avait demandé et obtenu, il y a trois ans, un allègement momentané de ses cours pour avancer la préparation d'un livre important auquel il travaillait sans relâche. Cela s'appelait maintenant : le visible et l'invisible. C'était, au fond, mûri, mieux que jamais axé sur le thème central de sa recherche devenue explicitement ontologique, le même grand projet de sa vie qu'il appelait il y a une dizaine d'années : genèse de la vérité. Ses premiers cours sur le langage en avaient été une approche. Des cours plus récents sur l'idée moderne de la nature avaient pris les choses par un autre biais. Il voulait aboutir, non qu'il pressentît une fin prématurée ; mais il écrivait avec sérénité : « On aurait besoin de plusieurs vies pour entrer dans chaque domaine d'expérience avec l'abandon entier qu'il réclame ». Et voilà que les écrits nouveaux qu'il publia l'hiver dernier s'offrent à nous comme des ultima verba : la préface de Signes,« Le langage indirect et les voix du silence », « L'œil et l'esprit ». Le dernier de ces essais émeut particulièrement ceux qui ne sont pas philosophes de profession et qui ont connu Merleau-Ponty. L'auteur y revit pour eux, au centre de son monde, en sa maturité juvénile, entouré des rayonnements de chaleur et de lumière du dernier été qu'il ait vécu, appelant à lui les grands peintres chercheurs, Cézanne, Klee, Matisse, pour en faire les compagnons de sa descente vers l'être au tréfonds de la perception brute.

Puisqu'il nous faut, devant cette œuvre interrompue, chercher en elle quelques consolations, elle nous en réserve plusieurs. Et d'abord l'assurance que Maurice Merleau-Ponty ne l'aurait jamais tenue pour achevée. Il ne construisait pas un monument, une aile après l'autre. Le propre des idées, selon lui, est de n'être jamais acquises. Mort aussi bien que vivant, il parle à des disciples, connus ou inconnus. Il écrivait avec force à propos de cette essence bergsonienne de l'histoire, que Bergson aurait pu chercher « à la jonction des individus et des temps », mais qu'il avait été réservé à Péguy de formuler : « C'est la loi cruelle de ceux qui écrivent, qui agissent ou qui vivent publiquement – c'est-à-dire finalement de tous les esprits incarnés – d'attendre des autres ou des successeurs un autre accomplissement de ce qu'ils font – un autre et le même – dit profondément Péguy, parce que ce sont aussi des hommes, exactement parce qu'ils se font, dans celle substitution, les semblables de l'initiateur ». Merleau-Ponty s'est plus d'une fois substitué de cette façon à Husserl pour expliciter des suggestions que ce maître lui-même appelait « l'impensé » d'un philosophe, entendant par là ce qu'il laisse à penser aux autres. L'« impensé » qu'on découvrira dans les écrits de notre collègue ne sera-t-il pas considérable ? Les vies successives auxquelles son œuvre atteindra sans doute bénéficieront de l'art qu'il a sans cesse cultivé et assoupli de suggérer par des trouvailles, des surprises d'expression, le mouvement de son approche personnelle du monde sensible, des œuvres d'art, des idées des autres philosophes, et de marquer en traits incisifs ce qu'elle rejette ou dépasse. L'élégance, dont il avait le goût, et dont il s'était fait une seconde nature, il n'en cherchait d'autre effet que d'aider le lecteur à penser à son tour difficilement. Ce n'est pas par hasard qu'il a beaucoup médité sur la prose littéraire originale comme sur une communication « dans le risque », et que cette méditation a été un temps décisif de son passage de l'expérience perceptive à une philosophie de la connaissance et de la communication avec autrui. Maurice Merleau-Ponty aura été et restera indissolublement penseur et écrivain.

À nous qui avons eu le privilège de le voir ici pendant dix ans comme un des nôtres, il laisse un autre sujet d'admiration et de reconnaissance. Il a tenté avec succès l'entreprise où nous aimons tous réussir au moins une fois dans notre carrière : gagner une chaire du Collège pour une recherche novatrice. S'il fit créer une chaire d'Anthropologie sociale, c'est qu'il mit toute sa conviction de philosophe à nous décrire ce qui était à ses yeux une voie royale des sciences de l'homme, c'est aussi qu'il se montra décidé comme il savait l'être, prenant ses responsabilités aux moments opportuns, obtenant pour son projet le plein respect qu'il accordait à ceux des autres, lui toujours si ouvert et si courtois. On a pu le voir entre collègues amis, ou en vacances, s'abandonner à l'ironie, à la gaieté. Au dénigrement ou à la vulgarité, jamais. Et il n'était ombrageux que dans la défense de ses franchises essentielles.

Il fut, dans cette maison, grand professeur, bon conseiller. Scrupuleusement fidèle à nos assemblées, sa présence, en général muette, était éloquente par l'intensité du regard, qui n'exprimait rien d'autre que le désir de comprendre ses collègues. Où la mémoire de sa carrière enseignante pourrait-elle être conservée plus vivante que parmi nous ? Nulle part cette carrière si courte n'a été plus prolongée qu'au Collège de France, et son nom est de ceux que le monde associera longtemps à celui du Collège auquel il fit honneur.

 

25 juin 1961

Marcel BATAILLON