Hommage

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Paul Valéry

Mon général, Messieurs les Ministres, Messieurs les Ambassadeurs, Mesdames, Messieurs,

Entre les ailes de ce Palais, où le ciseau du sculpteur a gravé quelques-unes de ses phrases, j'apporte à Paul Valéry, qui nous fut cher et qui avait tant de titres à notre affectueuse admiration, l'hommage du Collège de France, où il était professeur.

D'autres diront, ailleurs et à loisir, par quels dons ce pacifique conquérant s'est imposé dans le monde : son sens charmant de l'amitié ; cette simplicité, cette franchise et cet enjouement, qui faisaient sa grâce et sa force ; cette ironie exquise et sans épines ; surtout les ressources innombrables de ce génie si pénétrant, si parfait en son expression, et qui semblait avoir été formé pour servir de support aux mythes par lesquels l'Antiquité avait représenté les tout-puissants prestiges de la poésie, de la poésie enchanteresse, de la poésie révélatrice, capable d'atteindre aux mystères de la création : l'Orphée des Hellènes, le Silène virgilien.

L'ordre nécessaire de la présente cérémonie veut que je m'en tienne à rappeler en quelques mots comment le passage de Paul Valéry au Collège de France a marqué.

Quand, en 1937, il y fut élu, puis nommé par décret, l'initiative pouvait paraître surprenante et le parut en effet à plusieurs. On installait un poète dans une chaire professorale ; un poète dans la maison des Claude Bernard et des Berthelot ; un poète là où avaient enseigné, sans doute, les Michelet et les Renan, des poètes, mais des poètes en prose, et qui, si l'on peut dire, ne méritaient le titre que par métaphore. Quel paradoxe ! Paul Valéry ne fut pas des derniers à le sentir et il éprouva, pour quelques temps, une certaine inquiétude.

Mais, cette fois, le paradoxe n'était que raison ; et le succès le prouva. On ne tarda pas à reconnaître que ce poète-là pouvait, en son style propre, faire une leçon, bâtir un cours. Il fallut, comme autrefois pour Henri Bergson, le protéger jusqu'à un certain point contre des curiosités mondaines, d'ailleurs bien légitimes et, au fond, bien flatteuses pour les œuvres de l'esprit ; il fallut des mesures d'ordre pour réserver des places à la jeunesse studieuse des écoles venue pour l'écouter. Et sans doute n'eut-il pas d'élèves, pas de disciples : car il n'avait à imposer ou à recommander ni une doctrine ni une méthode. Mais il révélait l'existence de problèmes, qu'il posait et traitait avec une rare originalité ; et il émerveilla bien de jeunes intelligences, des plus neuves, des plus fraîches.

Ses collègues n'avaient pas eu tort de pressentir que de secrètes affinités le désignaient pour être de leurs explorations. Il leur était bien permis de n'être pas des Béotiens, de goûter des vers en connaisseurs ; et leur jugement de lettrés avait été la raison première de leur choix. Mais ce qui les avait attirés et décidés, c'était que ce grand artiste avait largement et profondément réfléchi sur son art et qu'il en avait écrit plusieurs fois, non point en ramenant les choses à de simples théories d'école ou à des questions de technique, mais en cherchant à saisir le principe même de la création poétique. Et quand ils l'eurent appelé parmi eux, leurs espérances furent comblées. Dans la chaire qu'il occupa, intitulée pour lui chaire de Poétique, ce maître d'une nouvelle sorte multiplia les aperçus les plus saisissants sur les conditions où se crée l'œuvre d'art, depuis le premier germe de l'idée appelée à la vie jusqu'aux derniers raffinements de la mise en forme. Qui donc en aurait mieux parlé ? Qui donc pour le faire était mieux armé de tous les enseignements de l'expérience personnelle ? Paul Valéry traitait d'une réalité spirituelle dont bien peu avant lui avaient eu aussi profondément conscience et qu'il analysait avec une magique dextérité. Ses idées sur le rôle des formes apparaissent maintenant comme d'une immense portée, puisqu'aussi bien il pouvait aller jusqu'à démontrer aux juristes que les lois elles-mêmes dont se gouvernent les hommes, en leur froide rigueur, en leur aspect dépouillé, ont toujours dû et doivent toujours une part de leur sourcilleuse majesté aux formes qu'elles revêtent, à leur style, à leur vocabulaire, à leur rythme. On s'aperçût alors que ce poète n'était pas seulement un homme d'invention, mais un homme de découverte ; qu'il était intellect en même temps qu'imagination ; et que, tandis qu'il parlait devant son auditoire, se souvenant encore dès heures où il était l'inspiré d'Apollon, il empruntait pourtant la voix d'Hermès, le Dieu du Logos.

Messieurs, nous ignorons ce que la science positive de demain nous réserve de révélations, si elle gardera toutes ses prétentions ou si elle devra en rabattre. Nous ignorons si, dans un incalculable avenir, tout ce que nous appelons les manifestations spirituelles de notre être ne devra pas être tenu, en fin de compte, pour de simples reflets de la matière souveraine, d'où l'homme serait sorti pour y retourner, sans n'avoir rien été pendant des millénaires que le jouet pitoyable de l'illusion. Mais, tant qu'il nous restera une raison de croire à l'existence de l'esprit, de croire que la pensée est un fait au même titre que la chair, rien ne saurait éveiller une curiosité plus passionnée que les recherches poussées en ces régions de notre nature si pleines de merveilleuse lumière et d'angoissantes ténèbres. De ceux qui se sont risqués à cette périlleuse entreprise Paul Valéry restera l'un des plus grands. Car obéissant, aurait-on dit, à l'appel d'une lointaine tradition, fils adoptif de cette ville de Montpellier où il étudia et où autrefois pendant plusieurs siècles, les plus audacieux des anatomistes ont engagé leur âme pour arracher ses secrets au corps humain, il a osé, lui, pour sa part, attaquer de son scalpel irrésistible le plus mystérieux des corps, celui de la Chimère.

mercredi 25 juillet 1945 au Trocadéro
Edmond Faral