Les infrastructures du commerce : des ports de la Méditerranée aux pistes du désert

Le port de Telo Martius

De 1985 à 1993, j'ai dirigé d'importantes fouilles d'urgence dans plusieurs secteurs de la ville de Toulon. Ces opérations occasionnées par la construction d'un palais des congrès, de parkings souterrains et d'immeubles d'habitation ont mis au jour plusieurs hectares du tissu urbain du port antique de Telo Martius. Telo n'était pas une cité mais une agglomération secondaire dépendant de la cité d'Arles dont le territoire s'étirait le long de la façade maritime entre l'embouchure du Rhône et les îles d'Hyères. Les fouilles ont dégagé à la fois le bassin portuaire (qui a livré, outre un énorme matériel céramique, cinq épaves), les quais et les môles en bois et en pierres, des boutiques ouvrant sur le port, un réseau de rues, des habitations, une auberge, une boulangerie dotée d'un moulin hydraulique, des entrepôts et des thermes publics. L'ensemble des vestiges est datable entre la fin du Ier  siècle av. J.-C. et le Ve siècle de notre ère.

Les ports de Cumes

Dès 2000, lors de ma nomination au Centre Jean Bérard à Naples, j'ai eu en charge un programme de recherches à Cumes dont l'objectif premier était la recherche des ports attestés par les textes mais aujourd'hui invisibles. Cumes est la plus ancienne colonie grecque en Italie, fondée dans la seconde moitié du VIIIe siècle av. J.-C. par les habitants de l'île d'Eubée ; avec des heurs et des malheurs, la cité s'est développés aux époques archaïque, classique et hellénistique, atteignant son plein développement sous le Haut Empire romain et gardant une grande importance à l'époque byzantine. La Surintendance Archéologique de Naples et Caserte a successivement financé des projets de recherche permettant d'effectuer une enquête dans la dépression au sud de l'acropole et au nord, le long des marges de l'ancienne lagune de Licola. Les fouilles ont commencé en 2000 dans la partie méridionale où d'importants bâtiments d'époque byzantine ont été fouillés. À partir de 2001, les recherches se sont déplacées dans la partie nord du site et ont connu une forte intensité en 2001-2002, puis en 2005-2006 durant lesquelles les fouilles ont duré entre 8 et 11 mois par an. Entre 2007 et 2012, les travaux ont eu pour but de compléter les données pour la publication finale. Quatre hectares ont été explorés en surface et en certains points en profondeur permettant de dégager une stratigraphie d'une puissance de 6 mètres couvrant tout le premier millénaire av. J.-C. et le premier millénaire ap. J.-C. Les travaux ont principalement consisté à dégager la zone située en avant de la porte nord des remparts. Au plus profond, se trouve une partie de la nécropole de l'âge du fer, antérieure à la colonisation grecque. Dans le courant de la première moitié du VIe siècle, avec la construction des murailles, la zone est réoccupée par un sanctuaire extra urbain qui est fréquenté durant cinq siècles. Dans la première moitié du Ier siècle av. J.-C., la construction d'un grand collecteur le détruit partiellement, puis la zone devient une nécropole comportant des tombeaux monumentaux et des columbariums (68 monuments funéraires ont été fouillés, certains pillés, d'autres intacts). En 95 apr. J.-C., est construite la via Domitia qui joignait Pouzzoles à Rome et qui fut utilisée durant tout l'Empire. À la fin de l'Antiquité, les monuments funéraires ont été largement détruits en vue de récupérer des matériaux de construction et des métaux.

Les projets Kymè 1-3 ont donc permis d'éclairer l'histoire environnementale sur sa longue durée et de résoudre, par la négative, la question de la localisation des ports. Il s'avère que l'anse méridionale du site n'a pas pu servir de port puisque, dès l'époque archaïque, l'emplacement possible d'un port est occupé par une plage. Les ports doivent donc, dès la période classique au moins, se situer sur la côte orientale du cap, entre Pouzzoles et Misène.

Les pistes caravanières dans le désert oriental d'Égypte

À partir de 1993 et jusqu'en 2013, une équipe composée de papyrologues dirigée par Hélène Cuvigny (DR au CNRS) et d'archéologues comprenant Michel Reddé (EPHE) et moi-même s'est consituée pour explorer les forts édifiés par l'armée romaine le long de la piste caravanières menant de Coptos / Qift à la Mer Rouge. De 1993 à 1997, nous avons travaillé sur La piste Coptos / Myos Hormos (Kosseir), fouillant sept forts quadrangulaires comportant un puits central et des casernements périphériques. Construits à l'époque flavienne, ils ont été généralement occupés jusqu'à l'époque sévérienne.

De 1998 à 2009, nos recherches se sont déplacées sur d'autres pistes du désert oriental, notamment sur celle reliant Coptos à Bérénice, autre port de la Mer Rouge. Un premier fort, nommé Didymoi, édifié sous Vespasien et occupé de façon continue jusque vers 250, a été fouillé en 1998-2000. Un second fort, nommé Domitianè, puis Kainé Latomia, a fait l'objet de recherches en 2001-2003. Situé plus au nord dans le massif du Mons Porphyritès, il servait de centre pour l'exploitation de carrières de granit appartenant à l'empereur. Occupé de Domitien à Antonin le Pieux, il fait partie d'un complexe comprenant deux carrières, un village de carrier, des écuries, des forges et un temple.

De 2005 à 2009, nous avons exploré deux nouveaux forts sur la route de Bérénice, à la latitude d'Edfou. L'un, Bir Beyzah, est d'époque flavienne ; l'autre, construit en 115 ap. J.-C. portait le nom de Iovis. Occupé jusqu'au milieu du IIIe siècle, il est équipé d'un puits, de citernes, de thermes et de fours à pain, nécessaires à l'entretien des troupes et des caravanes transportant les marchandises à destination de l'Extrême-Orient ou provenant d'Inde et de Ceylan.

Ces recherches sur la zone frontière de l'empire m'ont permis de faire le lien avec mes travaux sur le vin et l'huile en Italie et en Gaule dans la mesure où, pour une part, ce sont des productions de ces deux régions qui transitent par les voies caravanières à destination de l'Inde. J'ai notamment récemment identifié un nouveau conteneur de vin de Campanie qui devait transporter du vin de prix et dont je peux suivre désormais le parcours depuis Pompéi jusqu'à Bérénice en passant par l'archipel de Lipari. Ainsi, je suis à même d'appréhender l'ensemble des flux commerciaux qui animaient ces routes durant le Haut Empire et d'en apprécier les pulsations et les cheminements.