Lettre n° 12

Éditorial

Michel Zink

Vice-président de l'assemblée des professeurs,
et titulaire de la chaire de Littératures de la France médiévale

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Orné de nombreuses vertus parmi lesquelles l'humilité ne figure peut-être pas à la première place, le Collège de France a la conviction qu'il mérite d'être connu. Il découvre parfois qu'il l'est peu ou qu'il l'est mal.

Certes, tous les professeurs au Collège de France - du moins peut-on l'espérer - sont nationalement et internationalement connus dans le champ de leur discipline. Certes, la renommée d'un certain nombre d'entre eux s'étend bien au-delà. Une renommée qui est aussi celle des équipes, des laboratoires, des collaborateurs sans lesquels les professeurs, réduits à leurs seules forces, ne seraient rien. Mais qu'en est-il de l'institution elle-même ?

On ne parle pas ici de la confusion innocente, prêtant rituellement à plaisanteries et à anecdotes complaisantes, entre le Collège de France et un collège au sens qu'a ce mot dans le système éducatif français, celui d'un établissement d'enseignement secondaire accueillant les jeunes élèves de la 6e à la 3e. Mais dans les milieux même de l'enseignement supérieur et de la recherche, voire parmi les hommes politiques et les hauts fonctionnaires qui exercent sur lui leur tutelle, beaucoup n'ont qu'une idée assez vague de ce qu'est le Collège de France. Assez souvent, on le prend pour une sorte d'académie. À l'étranger, certains ignorent presque complètement son existence, alors même qu'ils connaissent parfaitement certains de ses professeurs et qu'ils les considèrent comme des personnalités scientifiques de premier plan. Moi-même, qui ne saurais me comparer à mes collègues les plus illustres, j'ai observé à plusieurs reprises, lorsque je fais des conférences aux États-Unis, que l'on me présente, certes, comme professeur au Collège de France, mais pour ajouter aussitôt que j'étais auparavant professeur à la Sorbonne, comme si cette précision était nécessaire pour faire comprendre à l'auditoire la place du Collège de France dans la hiérarchie des institutions universitaires françaises et peut-être aussi pour éviter qu'il le confonde avec un collège au sens américain du terme.

C'est pourquoi le Collège de France fait actuellement tous les efforts pour se faire mieux connaître. Faire mieux connaître sa nature et ses missions. Faire mieux comprendre son fonctionnement. Expliquer ses choix dans le domaine de la définition des chaires et de la désignation des nouveaux professeurs. Donner plus d'écho aux recherches menées en son sein. Permettre à un public plus nombreux de suivre ses cours et ses séminaires, soit à Paris, soit, grâce à la délocalisation de ses enseignements, dans d'autres villes de France et à l'étranger, soit encore sur les ondes de la radio. La Lettre du Collège de France est un élément de cette politique.

Mais, dira-t-on, est-il si grave, est-il si scandaleux que le Collège de France soit mal connu ? Quelle institution l'est parfaitement hors du cercle de ceux qui ont directement affaire à elle ? Si les professeurs au Collège de France étaient eux-mêmes soumis à un examen portant sur le Conseil d'État, la Cour européenne de justice, le Fond monétaire international, que sais-je encore, combien d'entre eux obtiendraient la moyenne ? Ces institutions, qu'il est permis de juger aussi importantes que le Collège de France, ne s'en portent pas plus mal.

Pourtant, notre préoccupation ne vient pas seulement de ce que l'humilité n'est pas la première de nos vertus. Elle a une raison objective. L'extrême liberté de fonctionnement du Collège de France, son absence d'insertion dans le système universitaire de délivrance des diplômes et de collation des grades sont sa raison d'être et la condition de sa fécondité intellectuelle. Elles doivent être préservées à tout prix. Mais elles comportent un danger, celui de la marginalisation. Se faire mieux connaître est une parade à ce danger. Ce n'est pas la seule. Le Collège de France doit aussi, doit surtout, par une collaboration souple avec toutes les forces vives de la recherche, imaginer des moyens nouveaux pour attirer constamment de jeunes esprits dans ses laboratoires, dans ses équipes, dans ses séminaires. Tâche essentielle, tâche difficile, surtout dans les circonstances actuelles, tâche qui repose sur chacun des professeurs et sur tous ceux qui travaillent au Collège de France.

On en revient toujours aux personnes. Oui, le Collège de France est un collège : un ensemble de collègues, qui se désignent ainsi car ils se sont mutuellement choisis (colligere). C'est la qualité des professeurs, des équipes et des laboratoires accueillis en son sein qui font la qualité du Collège de France. Pourquoi opposer l'obscurité - toute relative - de l'institution à la gloire - encore plus relative - de ses membres ? Après tout, la situation inverse serait bien pire.