Lettre n° 8

Éditorial

Jacques Glowinski

Administrateur du Collège de France (2000-2006),
et titulaire de la chaire de Neuropharmacologie (1983-2006)

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Bilan d'un mandat

Trois années déjà. Une élection présidentielle, un changement de gouvernement, une chute prolongée de la bourse, l'attentat du 11 septembre, la guerre d'Irak, les difficultés économiques, l'effort de recherche qui décline en France, l'écart grandissant entre les moyens consacrés à la recherche aux États-Unis ou au Japon et dans les pays européens. C'est dans ce contexte tourmenté que des réformes ont été entreprises et que le projet de rénovation a été poursuivi en bénéficiant de l'intervention et du soutien du Président de la République, Monsieur Jacques Chirac.

Cette volonté de changement n'aurait pu être mise en œuvre sans l'excellente cohésion du bureau, la confiance et le soutien constant de l'Assemblée, les efforts répétés des agents des services de l'administration et, en dépit de certaines craintes, de l'adhésion de la majorité des personnels.

Un bilan s'impose, celui des réussites mais aussi celui des difficultés qu'il va falloir surmonter.

Afin de nous accompagner dans cette dynamique de réforme, et en accord avec nos autorités de tutelle, pour la première fois dans la longue histoire de notre institution, nous nous sommes dotés d'un comité d'orientation scientifique et stratégique. Constitué de personnalités étrangères, ce comité va évaluer nos activités et nous aider à amplifier notre politique internationale.

Enseignement et organisation de la recherche

Vingt chaires ont été créées depuis septembre 2000. De plus, lors de sa dernière réunion, l'Assemblée des Professeurs a pris la décision de proposer à nos autorités de tutelle le projet d'une chaire de « Création artistique » qui permettrait d'inviter chaque année un musicien ou un cinéaste, homme de théâtre, architecte, urbaniste... Un cycle de colloques annuels pluridisciplinaires a été lancé. Consacrés au thème « La vérité dans les sciences » puis « Gènes et culture », les deux premiers colloques ont attiré un vaste public. Le thème du prochain colloque prévu en octobre 2003 sera « L'homme et ses espaces ». Les manifestations scientifiques se sont multipliées et il devient difficile de faire face à toutes les demandes.

L'organisation de la recherche a également connu des transformations : tout d'abord, afin de clarifier la situation de certaines équipes, de préciser celle des personnels travaillant au Collège mais rémunérés par d'autres organismes, et de favoriser les collaborations et le développement de nouveaux projets, des conventions sans grand enjeu financier mais visant à améliorer la visibilité des responsabilités institutionnelles partagées ont été signées avec tous nos partenaires, organismes de recherche, institutions et universités. Un accord de collaboration a aussi été établi avec l'Institut Mendès France localisé sur le site Cardinal Lemoine du Collège de France.

Durant cette même période, huit équipes indépendantes des chaires, évaluées par des professeurs et reconnues par des organismes de recherche, ont été accueillies dans le cadre de conventions de quatre ans, renouvelables une fois. En introduisant une mobilité indispensable, cette politique d'ouverture enrichit notre potentiel scientifique et favorise la formation de jeunes équipes ou l'accueil d'équipes autonomes formées lors du départ à la retraite d'un professeur.

Mobilité encore : grâce à un accord avec le CEREGE et l'Université d'Aix-Marseille III, les chaires de nos collègues E. Bard et X. Le Pichon bénéficieront d'un bâtiment rénové mis à leur disposition dans l'Europôle de l'Arbois. Cette nouvelle antenne du Collège, comme toutes les implantations de laboratoires et d'équipes de recherche hors de Paris, devrait favoriser la décentralisation des cours, encouragée, on le sait, par la possibilité offerte à tous les professeurs de donner un tiers de leurs enseignements en province ou à l'étranger. Enfin, plus de la moitié de nos 70 postes d'enseignants-chercheurs sont maintenant utilisés pour accueillir temporairement des chercheurs étrangers ou de jeunes chercheurs revenant en France. Plus d'une centaine de chercheurs ont été ainsi accueillis pendant ces trois dernières années.

Politique patrimoniale et diffusion de la recherche

Nous souhaitions développer une politique commune de gestion de la future bibliothèque générale et de nos diverses bibliothèques spécialisées, accélérer et harmoniser l'informatisation des catalogues et sauvegarder nos archives. Cet objectif a été rapidement atteint grâce à l'efficacité du service des bibliothèques et des archives et à la collaboration de plusieurs professeurs ayant la responsabilité scientifique des bibliothèques spécialisées. Les archives scientifiques ont été regroupées et transférées dans le très beau centre de l'IMEC (Institut mémoire de l'édition contemporaine), assurant ainsi la mise en valeur de cet important patrimoine scientifique dans le cadre d'une collection Collège de France - IMEC. Les archives institutionnelles devraient être transférées aux Archives Nationales. Un projet ambitieux d'archives audiovisuelles « La Mémoire du Collège de France », a été entrepris avec la société de production MVC (Media-Video-Compagnie). Un accord récent avec la chaîne de télévision Histoire viendra accélérer cette démarche et, dès la fin de cette année, dix professeurs titulaires et honoraires auront été interviewés et filmés.

Un accord signé avec les Éditions Odile Jacob permet désormais de publier et de diffuser les colloques annuels pluridisciplinaires ou les colloques plus spécialisés organisés par des professeurs. Enfin, les leçons inaugurales, événements marquants de l'institution, seront publiées et diffusées par les Éditions Fayard.

Stratégie de changement, politique d'ouverture, renforcement de l'image de l'Institution nécessitaient une politique de communication interne et externe dynamique. Dans ce domaine, de nombreuses actions ont été entreprises et leur énumération vaut mieux qu'un long discours : nouvelle charte graphique, nouvelle présentation de nos programmes d'enseignement et documents de présentation de l'institution, notamment « Le Collège en Chiffres » qui fournit un grand nombre de données quantitatives sur l'institution et nos activités, site web modernisé et maintenant largement consulté, « La Lettre du Collège » publiée trois fois par an et largement diffusée, accords avec Le Monde et L'Express, retransmission intégrale de certains cours par France Culture, accompagnée d'un entretien avec le professeur, enfin, diffusion par le CNED (Centre National d'Enseignement à Distance) d'enregistrements audiovisuels, ceux des leçons inaugurales et prochainement ceux de conférences de sensibilisation à de nouveaux domaines de recherche, destinées aux enseignants.

Poursuite de la rénovation architecturale

La rénovation du Collège, entreprise en 1992 par notre Administrateur André Miquel, et le succès des nouveaux locaux d'enseignements inaugurés en 1998 ont grandement favorisé cette politique de réformes.

Il a fallu pourtant, ces dernières années, un effort financier sans précédent du Collège, sur ses fonds propres, pour les nouvelles rénovations entreprises dans le bâtiment Chalgrin et le bâtiment de biologie. Les inaugurations se sont succédé : bureaux des professeurs littéraires et de l'administration, salle de l'Assemblée des Professeurs dont les tableaux ont été malheureusement endommagés depuis par une inondation, institut de biologie qui regroupe environ 200 chercheurs et ITA disposant maintenant de locaux fonctionnels, appartements des personnels d'astreinte... sans oublier l'abri des motos et vélos et l'installation du nouveau groupe électrogène ! Et le bruit des marteaux piqueurs a repris au début de cette année avec la construction d'un amphithéâtre supplémentaire de 180 places, dont le besoin se faisait pressant, étant donné l'affluence croissante aux cours. Enfin, après une trop longue attente, les travaux de rénovation du bâtiment de la rue d'Ulm viennent de commencer. Mathématiciens, physiciens théoriciens, économistes, juristes et spécialistes du monde contemporain se retrouveront à la fin de 2004 dans un bâtiment agréable qui facilitera les collaborations déjà engagées avec l'École normale supérieure.

Mais tout n'a pas été facile. Des obstacles administratifs, financiers ou architecturaux se sont multipliés pendant la réalisation de la phase 2 du projet de rénovation dont la décision avait été pourtant prise par l'État dès le début de 1998 : cinq années de difficiles négociations à tous les niveaux, de démarches inlassablement répétées pour récupérer des crédits octroyés et momentanément disparus, de déceptions et d'espoirs souvent remis en question, de changements d'architectes, de déménagements retardés. Toutefois, l'intervention du Président de la République en 2001 a été décisive : le projet a été relancé, les études d'une phase 2 élargie sont presque terminées. Il nous reste encore à convaincre les architectes des Bâtiments de France, à obtenir le permis de construire, à réussir les appels d'offres aux entreprises, à trouver quelques financements supplémentaires - car en cinq ans les prix augmentent - pour qu'enfin ce nouveau chantier débute vers la fin de l'année.

Enfin, beaucoup d'efforts et de patience pour récupérer une vaste surface de laboratoires anciens que nous avons été contraints de fermer car ils ne répondaient plus aux normes de sécurité. Les perspectives de nouveaux laboratoires de biologie et de chimie, de plates-formes techniques, de la nouvelle bibliothèque générale littéraire et scientifique tant attendue, d'une cafétéria accueillante, se dessinent à l'horizon. Mais une dernière phase de travaux sera encore nécessaire pour rénover les laboratoires des futurs physiciens et physico-chimistes et bénéficier d'un centre d'accueil pour les nombreux visiteurs étrangers, avant que la transformation du Collège soit achevée et que le rêve de 1992 devienne enfin une réalité.

Espoirs, incertitudes, craintes : ainsi peut se résumer l'évolution de notre situation financière durant ces derniers mois.

Le budget est fixé dans le cadre de plans quadriennaux en principe révisables à mi-parcours. Le contrat 2001-2004 a été finalement signé en juin 2002 à la suite de difficiles et longues négociations. Ce budget a tout d'abord été augmenté de 14 % par rapport à celui du contrat précédent, augmentation qui a finalement atteint 19 % en 2003 grâce à la compréhension de Madame C. Haigneré, notre nouvelle Ministre de la Recherche. Dans cette période économique difficile, cette rapide et très appréciable progression traduit très vraisemblablement une reconnaissance de nos missions et de notre stratégie de changement dont les résultats sont aisément perceptibles.

Toutefois, la situation est loin d'être brillante car en tenant compte de l'inflation, nous n'avons fait que rattraper le niveau du budget de 1992. De plus, les crédits de fonctionnement ou d'équipement destinés à la recherche ont été diminués pour faire face aux dépenses croissantes de maintenance, d'infrastructure ou de fonctionnement des services administratifs. Enfin, depuis le début de l'année, les espoirs ont fait place aux incertitudes puisqu'à la fin du mois de mai, seuls 50 % de nos crédits annuels ont été notifiés. Difficile de progresser et de mobiliser les énergies dans ces conditions. Incertitudes, inquiétudes et craintes partagées : tous les acteurs de la recherche sont confrontés aux mêmes problèmes et le découragement gagne du terrain. On peut le comprendre. Les articles de scientifiques, de responsables européens de la politique de recherche, de journalistes, se sont multipliés dans la presse pour dénoncer cette crise de la recherche qui conduit un nombre de plus en plus grand de jeunes chercheurs à s'expatrier. Le Collège de France ne restera pas silencieux et prendra, le moment venu et à son niveau, ses responsabilités pour préserver l'avenir.

Il faut néanmoins poursuivre avec détermination et pugnacité dans la voie que nous nous sommes tracée et mettre en œuvre de nouveaux chantiers. Nous devons ainsi nous préparer à de nouvelles modalités de gestion qui s'appliqueront dès 2006 à toutes les universités et institutions de recherche et qui devraient permettre de corriger certaines anomalies dont nous nous plaignons depuis longtemps. Une informatisation plus cohérente et moderne de nos structures administratives est indispensable. Elle ne peut se faire sans une amélioration de notre politique des ressources humaines avec une attention particulière sur la politique de formation. La réflexion sur ces nouvelles réformes est déjà engagée, mais des débats internes et des concertations seront nécessaires pour atteindre ces objectifs qui exigeront, une fois encore, une large mobilisation de tous les personnels du Collège.

Les nombreuses étapes franchies pendant ces trois dernières années autorisent tous les espoirs.