Lettre n° 14

Éditorial

Pierre Rosanvallon

Titulaire de la chaire d'Histoire moderne et contemporaine du politique

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Site Ulm du Collège de France

Un bâtiment pour les mathématiques, la physique théorique et les sciences sociales du monde contemporain

Le Collège de France regroupe de multiples disciplines. Le but n'est pas de couvrir tous les champs du savoir existant mais d'accueillir un certain nombre des pôles les plus représentatifs des nouveaux savoirs en train d'émerger. Qu'il s'agisse, dans quelques cas, de conserver dans des domaines de l'érudition classique des traditions qui ont disparu des programmes et, partant, déserté le champ des universités ou, le plus souvent, de donner leur place à des démarches qui n'ont pas encore trouvé leur assise universitaire, le but du Collège de France est de rassembler de façon toujours mobile et renouvelée ce qu'il y a de plus vivant et de plus prometteur dans le monde scientifique.

Parmi les écueils entre lesquels navigue la science contemporaine, l'un des plus redoutables est assurément l'hyper-spécialisation auquel tend à mener l'approfondissement des savoirs. Pourtant, l'étincelle qui déclenche les révolutions scientifiques est fréquemment provoquée par le rapprochement inattendu de champs disciplinaires sans corrélation évidente.

Un des atouts majeurs du Collège de France est de pouvoir décliner en une cinquantaine de chaires les champs les plus divers du savoir et favoriser ainsi les échanges scientifiques entre chercheurs issus de communautés très différentes, sans oublier l'apport des professeurs honoraires qui, bien que n'ayant plus la charge d'enseignement, contribuent toujours aux activités, à la vie scientifique du Collège de France et à la diffusion des savoirs.

Certaines chaires reposent sur un travail plutôt solitaire, qui se nourrit surtout de petits séminaires et de constitutions de réseaux internationaux de savants, plus que de l'utilisation de grands équipements exclusifs. Les mathématiques, la physique théorique, les sciences sociales du monde contemporain sont de cette nature. C'est pourquoi il est apparu logique au Collège de France de rassembler les chaires relevant de ces différents univers dans un même lieu, conçu à partir de conceptions voisines de la matérialité du travail intellectuel. Des cellules de travail pour chaque chaire, liées à une importante capacité d'accueil de savants étrangers invités, associant des petites salles de séminaires à une salle de conférences.

Les interactions entre les chaires, les équipes et les professeurs honoraires qui s'installeront dans ce bâtiment rénové, promettent d'être fécondes. Il est superflu d'insister sur la richesse et la profondeur des liens tissés entre ces piliers des sciences sociales que sont les études juridiques (M. Delmas-Marty), l'histoire moderne et contemporaine (H. Laurens, P. Rosanvallon) et l'économie (R. Guesnerie). L'économie, et tout particulièrement la finance, est devenue l'un des tout premiers champs d'application des mathématiques ; une équipe de mathématiques appliquées va se constituer autour de P.-L. Lions. Parmi les trois autres chaires de mathématiques, l'une (D. Zagier) perpétue cette discipline centrale en mathématiques qu'est la théorie des nombres, l'autre (J.-C. Yoccoz) est consacrée à l'étude qualitative des phénomènes dynamiques, la dernière (A. Connes) aux mathématiques de la physique quantique. Viennent se joindre à ce groupe, une chaire de physique théorique autour de la cosmologie et de la physique des particules (G. Veneziano), une chaire des sciences de l'évolution (A. de Ricqlès), une chaire sur le développement des premières sociétés complexes en Europe (J. Guilaine) ainsi qu'une chaire sur l'observation de planètes extra-solaires et la recherche de vie à leur surface (A. Labeyrie). Enfin une équipe de modélisation du cerveau bénéficierait d'un environnement très riche dans le Quartier Latin et dialoguerait avec physiciens et mathématiciens.

Les bâtiments qui ont été ainsi conçus comme un type d'atelier savant original, organisant une maison des sciences et de la société d'un type inédit, ambitionnent d'être au XXIe siècle intellectuel ce que fut la Ruche au XXe siècle pour le monde artistique : un lieu et un lien. Pour la première fois un immeuble n'est pas conçu en fonction d'une logique administrative ou d'un découpage des disciplines, mais d'une adaptation à des styles de travail. À côté des modèles classiques du laboratoire et du bureau, il propose une troisième formule.

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Jean-Christophe Yoccoz

Titulaire de la chaire d'Équations différentielles et systèmes dynamiques

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Site Ulm du Collège de France

Réouverture du bâtiment de la rue d'Ulm : une politique immobilière, une politique scientifique

Voici bientôt trois ans que le site du Collège de France de la rue d'Ulm est fermé. Mais les travaux de rénovation, entièrement à la charge du Collège, sont maintenant terminés ; c'est un bâtiment profondément remodelé qui va nous accueillir, et nous offrir les moyens d'un développement de l'activité scientifique dans les domaines concernés. Mathématiques et physique théorique y côtoieront droit, économie, histoire, sociologie, sciences humaines et sociales traitant du monde contemporain ; une équipe de neurocomputation Collège de France-ENS sera aussi accueillie pour les quatre prochaines années.

L'architecture ouverte du lieu doit se traduire par des échanges scientifiques accrus entre disciplines. À l'heure où les travaux du site Marcelin-Berthelot entrent dans une phase intense, et où se profile déjà à l'horizon la tranche finale que constitue la rénovation du bâtiment de physique, il est fondamental d'intégrer dans une même démarche notre politique immobilière et notre politique scientifique. Non que la première doive piloter la seconde, tout au contraire. Mais l'emploi responsable de deniers publics rudement négociés exige que les grandes orientations scientifiques soient mûrement réfléchies. Christian de Portzamparc, inaugurant par l'architecture la chaire de Création artistique, pourrait alimenter à un niveau plus théorique notre réflexion.

Le rapport du Comité d'Orientation Stratégique et Scientifique (COSS) nous encourage précisément à renforcer la rigueur intellectuelle du processus de renouvellement des chaires. Le défi est de concilier la liberté d'initiative de chaque professeur, tradition du Collège de France qui contribue à sa richesse et son originalité, avec une indispensable réflexion collective, faisant appel à la communauté scientifique européenne et internationale, sur les orientations intellectuelles les plus fécondes dans les décennies à venir. Les hasards du calendrier font de la physique, qui a vu Cohen-Tannoudji, De Gennes et Froissart devenir simultanément honoraires, le premier champ disciplinaire concerné. À l'approche de son cinq-centième anniversaire, le Collège de France se renouvelle !