Lettre n° 16

Éditorial

Christian Goudineau

Titulaire de la chaire d'Antiquités nationales (1985-2010)

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Le 29 novembre dernier, dans l'amphithéâtre Marguerite de Navarre, a été projeté un film de 52 minutes consacré à André Miquel. Non, la formule est inexacte : durant ces 52 minutes, c'est André Miquel qui s'est exprimé face à une caméra qui le fixait impitoyablement, le réalisateur se contentant de varier légèrement les plans. Le public fut littéralement fasciné. Par le contenu, d'abord : André Miquel racontait les principales étapes de sa vie professionnelle et scientifique, tout en livrant quelques confidences ou anecdotes plus personnelles. Mais aussi les expressions, le phrasé, une touchante sincérité teintée d'humour et de poésie vous atteignaient en plein cœur. Tous repartirent enchantés.

Cette projection représente le premier aboutissement d'un pari. Depuis plusieurs années, planait l'idée (lancée par Pierre-Gilles de Gennes) de constituer des « archives du Collège », à partir d'interviews de professeurs. Certes, l'Institut national de l'audiovisuel conservait des entretiens, des reportages sur certains laboratoires, voire quelques documents sur le Collège lui-même. Mais, pour l'essentiel, il s'agissait d'œuvres de circonstance liées à un événement ou à un thème : Lévi-Strauss et le structuralisme, tel ou tel prix Nobel, Coppens et Lucy, Bourdieu et les média, etc.

Il y a trois ans, la décision fut prise de lancer une « série » d'interviews. Une petite commission fut constituée autour de Pierre Bourdieu et se mit à réfléchir sur la formule à adopter. Fallait-il, comme le suggérait Bourdieu, organiser les questionnaires selon des « grilles » qui s'appliqueraient à chaque entretien ? Ou bien laisserait-on au réalisateur une relative liberté ? La disparition de notre collègue conduisit à choisir le second parti.

Se posa alors une question plus terre à terre, celle du financement. Cher lecteur, ne faites pas les yeux ronds, admettez la triste réalité : les producteurs ne se précipitèrent pas pour « couvrir » le Collège de France. Aussi hallucinant qu'il paraisse, les télévisions préfèrent Zinédine Zidane à Claude Cohen-Tannoudji, Johnny Hallyday à Christine Petit ou Monica Bellucci à Jean-Pierre Changeux (exemples purement arbitraires) !

Comme souvent, survint un hasard (heureux). Un réalisateur nommé Ramdane Issaad, qui avait auparavant suivi une filière scientifique, était en train de tourner un reportage sur un des laboratoires du Collège. Ayant eu vent du projet « Mémoire », il en parla à un producteur de ses relations, Jean-Marc Robert, directeur de la société de production Media Vidéo Compagnie, lequel fut aussitôt séduit et se lança dans l'aventure, avec l'aide de la Fondation Hugot qui apporta un co-financement.

Ainsi furent réalisés par Ramdane Issaad les interviews d'Emmanuel Le Roy Ladurie, Jean Delumeau, Marc Fumaroli, André Miquel et François Jacob.

Puis Jean-Marc Robert intéressa à l'entreprise Philippe Chazal, qui dirigeait, il y a deux ans, la chaîne de télévision câblée L'Histoire. Fut tournée une série d'entretiens avec Étienne-Émile Baulieu, Claude Cohen-Tannoudji, Jean Dausset, Pierre-Gilles de Gennes et Nicole Le Douarin, entretiens diffusés sous le titre Les aventuriers de la science.

Au printemps dernier, conforté par la qualité de ces réalisations et par l'estime qu'elles rencontraient, le Collège tenta de pérenniser l'entreprise en recherchant d'autres partenariats. Divers contacts furent pris, notamment avec La Cinq - mais les changements survenus dans le Service public de la télévision ont retardé (espérons qu'il ne s'agit que d'un retard) la conclusion d'un accord. En revanche, une convention de coproduction vient d'être signée entre le Collège, MVC et le SCEREN (ancien Centre national de la documentation pédagogique), ce dernier apportant ses moyens techniques et assurant une vaste diffusion sur ses sites numériques. Pour l'année en cours, ont été tournées ou vont l'être (si les professeurs donnent leur accord) les interviews d'Anatole Abragam, Jacqueline de Romilly, Françoise Héritier, Pierre Joliot, Philippe Nozières et Paul Veyne.

Les discussions avec ces institutions ont amené à réviser - ou plutôt à diversifier - les choix initiaux. Des interviews de trois ou quatre heures sont nécessaires pour permettre à chaque professeur de retracer sa carrière et d'exprimer ce qui lui tient à cœur. Ces documents sont précieux pour la « mémoire du Collège », ils sont et seront archivés, ils peuvent être diffusés sur des supports spécialisés. Mais, si l'on veut toucher un public plus large, on ne saurait dépasser le format 52 minutes. C'est pourquoi, grâce à Gilles L'Hôte, responsable du service audio-visuel du Collège, qui assume une part croissante dans la réalisation, certains des films précédemment tournés ont été « réduits », et, désormais, chaque interview fera systématiquement l'objet d'un 52 minutes.

Donc, l'entreprise (au départ difficile), semble trouver sa vitesse de croisière, et d'autres ambitions ne sont pas exclues. Pour en juger (et en discuter), rendez-vous le 27 février (autour de Marc Fumaroli) et le 3 mai (autour de Claude Cohen-Tannoudji), à 19 heures, amphithéâtre Marguerite de Navarre !