Lettre n° 28

Éditorial

Pr Roger Guesnerie

Titulaire de la chaire Théorie économique et organisation sociale

--

Le développement durable au Collège de France

La quinzième conférence des États parties à la convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques, qui s'est tenue à Copenhague en décembre 2009, a pu susciter quelques déceptions, mais elle a surtout mis en lumière l'importance considérable que prend la question du changement climatique sur la scène politique internationale. Lord Nicholas Stern, nommé pour un an titulaire de la chaire « Développement durable - Environnement, énergie, société », n'est pas étranger à cet état de fait. Son rapport de référence sur le changement climatique, publié en 2006, a largement contribué à la prise de conscience de l'urgence d'une action internationale énergique pour réduire les concentrations de gaz à effet de serre dans l'atmosphère. L'écho du rapport Stern, les approbations et les critiques qu'il a suscitées, tiennent en effet aux conclusions spectaculaires du « calcul économique » qu'il a présenté : lutter contre le changement climatique sera coûteux, ne pas agir le serait bien plus encore, tant les dommages d'un changement climatique incontrôlé pourraient s'avérer importants pour les générations futures.

L'enseignement que dispense Nicholas Stern au Collège de France présente de façon particulièrement pédagogique les tenants et les aboutissants de ce raisonnement. Tout part de ce que dit la science climatique : les risques, si nous ne dévions pas de la trajectoire actuelle d'émissions de dioxyde de carbone, sont considérables. D'ici à la fin du siècle, les températures auraient en effet alors une chance sur deux de dépasser de 5° C leur niveau du milieu du XIXe siècle, ce qui provoquerait des perturbations climatiques inédites pour l'humanité, des migrations massives, susceptibles de déclencher d'importants conflits. Que faire ? Les climatologues considèrent qu'il faut limiter la hausse des températures à 2° C au plus. Pour cela, les émissions mondiales doivent atteindre leur pic au cours des 10 prochaines années, ce qui exige une intervention publique rapide et déterminée autour de trois axes : incitations économiques à la réduction des émissions (par le biais d'un marché de droits de taxes), réglementation et soutien aux efforts d'innovation dans les technologies non carbonées.

Tout serait simple si le changement climatique était un problème local : la qualité du climat est un bien collectif, dans le langage des économistes, mais un bien collectif « global ». Le changement climatique est un problème de nature fondamentalement mondiale. Nous émettons tous des gaz à effet de serre (les principaux pays émetteurs - Chine, États-Unis, Union européenne, Indonésie, Brésil - se trouvent d'ailleurs aux quatre coins de la planète) et les conséquences des émissions affectent le monde entier. Il faut donc négocier un accord international incitant tous les pays à réduire ou à contenir leurs émissions. Un tel accord soulève de redoutables difficultés.

Tout serait simple si le changement climatique était un problème local : la qualité du climat est un bien collectif, dans le langage des économistes, mais un bien collectif « global ». Le changement climatique est un problème de nature fondamentalement mondiale. Nous émettons tous des gaz à effet de serre (les principaux pays émetteurs - Chine, États-Unis, Union européenne, Indonésie, Brésil - se trouvent d'ailleurs aux quatre coins de la planète) et les conséquences des émissions affectent le monde entier. Il faut donc négocier un accord international incitant tous les pays à réduire ou à contenir leurs émissions. Un tel accord soulève de redoutables difficultés.

Il soulève d'abord des problèmes éthiques majeurs. Les pays développés sont largement responsables des niveaux actuels de concentration de gaz à effet de serre dans l'atmosphère et les pays en développement seront les premiers et les plus durement affectés par les changements climatiques dus à l'augmentation de ces concentrations. Comment prendre en compte la responsabilité des uns et la vulnérabilité des autres ? Par ailleurs, le changement climatique frappera avant tout les générations futures ; sa sévérité dépendra dans une large mesure des actions que nous aurons entreprises de notre vivant : quel est le niveau de « sacrifice » justifié ?

Le changement climatique pose donc la question du développement des pays pauvres. Nicholas Stern a constamment rappelé que, si ce changement s'il n'est pas maîtrisé, dérèglements des précipitations, inondations, tempêtes, dégraderont fortement les perspectives de croissance économique des pays du tiers monde. Mais, à l'inverse, le changement climatique ne sera pas contrôlé sans une diminution importante des émissions des principaux pays en développement. Ceux-ci craignent que ces réductions n'entravent leur développement alors que la croissance économique du monde riche s'est accompagnée d'importantes émissions de gaz à effet de serre.

Ces deux difficultés essentielles expliquent l'intitulé du cours de Nicholas Stern : « Gérer les changements climatiques, promouvoir la croissance, le développement et l'équité ». Le titre insiste sur les relations entre ces chapitres : on ne peut pas penser l'un sans penser les autres. Le changement climatique et le développement, sans doute deux des problèmes les plus importants du XXIe siècle, seraient donc inextricablement liés. On le voit, le Collège de France, en conviant Lord Nicholas Stern, investit donc un domaine aux enjeux sociaux et politiques considérables.

Mais il se montre également on ne peut plus fidèle à sa tradition d'interdisciplinarité. Le changement climatique mobilise en effet, au-delà de l'économie, un très large éventail de savoirs : la science du climat, les savoirs technologiques, la science politique, la philosophie, les relations internationales, la géographie, l'histoire et le droit. C'est le sujet interdisciplinaire par excellence.

Au sein de l'économie elle-même, les domaines sollicités vont bien au-delà de l'économie publique et de l'économie de l'environnement. Le colloque « gérer le changement climatique », qui sera organisé les 7 et 8 juin 2010 avec la chaire de Théorie économique et organisation sociale, illustrera la variété des regards économiques. La première journée, plus technique, sera consacrée à l'économie du long terme et verra intervenir les meilleurs spécialistes d'un débat intellectuel essentiel, relancé par le rapport Stern. La seconde journée portera sur les problèmes plus larges, en particulier celui de l'innovation pour combattre le changement climatique.