Lettre n° 9

Lettre du Collège de France n°8

Éditorial

Michel Zink

Vice-Président de l'Assemblée des Professeurs,
et titulaire de la chaire de Littératures de la France médiévale

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L'administrateur du Collège de France, Jacques Glowinski, entame un deuxième mandat. Il a proposé, et l'Assemblée des Professeurs a bien voulu accepter, que Jean-Christophe Yoccoz et moi-même fassions cette fois encore équipe avec lui. L'action menée depuis trois ans va donc se poursuivre pendant trois autres années. Se poursuivre, c'est-à-dire changer. La fidélité n'est pas dans la répétition.

Certes, les travaux ne sont pas achevés et continueront de peser sur la vie du Collège. Ce n'en est pas fini des angoisses financières, des difficultés techniques, des perturbations diverses. Dès aujourd'hui, pourtant, notre souci majeur, par delà la rénovation matérielle des bâtiments, est le nouveau visage de l'institution. Ce nouveau visage se dessine déjà dans l'ordre de l'enseignement, de la diffusion du savoir et du rayonnement dans le public. Les travaux n'ont-ils pas commencé par la construction de nouveaux amphithéâtres ? Les cours attirent des auditoires plus nombreux que par le passé et voient leur écho amplifié par la diffusion de certains d'entre eux sur France Culture. La publication des leçons inaugurales en co-édition avec Fayard, sous la forme d'une collection spéciale figurant au catalogue de cet éditeur et diffusée par ses soins, leur donnera un retentissement nouveau. Celle des colloques du Collège de France aux Éditions Odile Jacob a déjà commencé et contribue à éclairer le versant de nos recherches le plus accessible au public, comme le font aussi les accords passés avec certains journaux.

Mais, de même que les travaux encore à venir touchent essentiellement les laboratoires et la bibliothèque, de même c'est à notre vocation et à notre activité proprement scientifiques que nous devons à présent réfléchir. Le Collège de France se doit d'être le lieu de la recherche la plus avancée et la plus neuve tout en étant aussi celui de sa diffusion la plus large et la plus libre ; il est virtuellement ouvert, non seulement à toutes les disciplines scientifiques, mais presque à toutes les activités créatrices de l'esprit : comment pourrait-il ne pas se demander sans cesse comment concilier des exigences si diverses ? Mais aujourd'hui cette réflexion lui est aussi imposée par des circonstances qui le dépassent largement. La France et les pays d'Europe prennent en ce moment sur les États-Unis un retard qui pourrait devenir fatal dans le domaine de la recherche, surtout là où elle est la plus coûteuse et où ses effets sur le développement sont le plus immédiats, c'est-à-dire dans l'ensemble des sciences de la nature et du vivant. Manque d'argent, manque de souplesse. Même dans le champ des lettres, des sciences humaines et des sciences sociales, l'influence de la France, longtemps considérable, connaît trop souvent un reflux sensible.

Vastes questions, auxquelles il peut paraître dérisoire de vouloir se confronter. Mais il se trouve que les initiatives les plus importantes prises récemment par le Collège de France manifestent toutes, dans leur diversité, que, ces questions, nous les avons du moins constamment à l'esprit.

La création d'un Comité d'Orientation Scientifique et Stratégique, formé de douze savants étrangers de très grand renom, marque la volonté du Collège de France de jouer sa partie de façon harmonieuse et concertée dans la symphonie mondiale de la recherche en tant qu'institution, et non plus seulement dans le cadre de ses différentes chaires, comme cela se fait depuis toujours. Pour la première fois, le Collège demande l'aide d'un regard extérieur pour le conseiller dans ses grandes orientations. Aide d'autant plus nécessaire qu'il jouit, fort heureusement, d'une entière liberté dans la définition de ses chaires et la place respective qu'il accorde en son sein à chacun des grands secteurs de l'activité scientifique. Le COSS sera officiellement installé par Mme le Ministre de la Recherche au mois de novembre.

À la demande de M. le Président de la République, protecteur du Collège de France, le Collège prépare un colloque sur la recherche européenne et la conscience que l'Europe a d'elle-même dans ce domaine. Une préparation dont la difficulté même montre combien l'entreprise est nécessaire.

Dans un esprit en apparence tout différent, le Collège de France a formé le projet de créer, sur le modèle de sa chaire européenne et de sa chaire internationale, dont les titulaires changent chaque année, une chaire de création artistique. C'est le moyen de permettre à des créateurs de donner des cours au Collège de France, selon une tradition constante de l'établissement, sans les astreindre à un enseignement annuel permanent incompatible avec leur activité. Mais au-delà de ces considérations somme toute pratiques, le projet nous paraît nécessaire car nous avons conscience que, dans certains secteurs de la vie de l'esprit, une sorte d'étiolement ou de perplexité des disciplines critiques invite à un ressourcement auprès des créateurs. C'est une réponse à une autre crise de la recherche, dont l'enjeu, peut-être, n'est moins important qu'en apparence.

D'autres projets, encore dans les limbes, vont dans le même sens : invitation régulière de savants français qui ont choisi de faire leur carrière à l'étranger, pour leur montrer que la France, qui parfois n'a pas su leur offrir les conditions favorables à leur travail, ne les oublie pourtant pas ; constitution d'une sorte de société réunissant les savants qui ont été invités à donner des cours au Collège de France. Et nous n'oublions pas de réfléchir de façon réaliste, dans le cadre de notre institution, au problème difficile et crucial du financement de la recherche.

Petites réponses, dira-t-on, à de grandes questions. C'est que, dans un établissement comme le nôtre, l'essentiel relève de l'activité propre à chaque chaire. Mais la communauté que nous formons n'en est pas moins globalement consciente des ses responsabilités.