Lettre n° 5

Éditorial

Michel Zink

Vice-Président de l'Assemblée des Professeurs,
et titulaire de la chaire Littératures de la France médiévale

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Plus que par le passé, le Collège de France s'ouvre en ce moment sur le monde et cherche à étendre son rayonnement. Il y parvient. Les cours sont de plus en plus fréquentés, les manifestations et les colloques de plus en plus nombreux. L'amphithéâtre Marguerite de Navarre n'est pas assez grand pour certaines leçons inaugurales, dont la presse se fait à nouveau largement l'écho. Du colloque « La vérité dans les sciences », qui a inauguré en octobre dernier la série de nos grands colloques annuels, à l'admirable concert du 22 mars, les réussites ne manquent pas. Le service qui gère toute cette organisation, les régisseurs, le personnel de l'accueil sont les premiers à mesurer, au surcroît de travail qu'il leur donne, ce succès, qui leur doit beaucoup.

L'ouverture se fait aussi par d'autres voies, et s'étend au-delà de la Montagne Sainte-Geneviève, dont la délocalisation des cours nous éloigne déjà régulièrement depuis longtemps. Le site web du Collège bénéficiera bientôt d'un lien avec le portail Universia, qui s'adresse à l'ensemble des universités hispanophones et lusitanophones de la péninsule ibérique et du continent sud-américain. Des contacts ont été noués ou renoués avec Le Figaro et Le Monde, des accords conclus avec L'Express, qui ouvre désormais ses grands entretiens aux professeurs du Collège de France, et avec France Culture, qui dès cette année a diffusé les cours de plusieurs professeurs. Et nous n'oublions ni notre mémoire, avec le dépôt de nos archives à l'IMEC et avec la constitution des archives audiovisuelles du Collège de France - projet auquel Pierre Bourdieu s'était tant donné -, ni l'avenir de nos publications : une convention va enfin pouvoir être signée avec les éditions Odile Jacob et nous avons un contact excellent avec Fayard, puisque aussi bien il est hors de question que le Collège ait un éditeur exclusif.

Mais on aurait tort de présenter tous ces efforts, dont beaucoup n'en sont d'ailleurs qu'à leur début, sous la forme d'un bulletin de victoire. Ils recèlent leurs dangers. Danger de consacrer trop de temps à paraître. Notre raison d'être, le seul fondement de notre autorité et de notre prestige, ce sont les travaux que chacun des professeurs mène, avec son équipe et ses collaborateurs, dans son laboratoire ou dans le silence de son cabinet, ce sont les longues journées de labeur que la moindre distraction vient ruiner. Danger de conformer insensiblement notre image à une attente journalistique.

Danger, enfin, d'être pris pour ce que nous ne sommes pas. Nous ne sommes pas, entre autres choses, une « université de tous les savoirs » -  entreprise au demeurant tout à fait estimable et utile, à laquelle beaucoup de professeurs du Collège de France ont apporté leur concours et dont le Collège lui-même a récemment accepté d'abriter un forum que le Premier ministre et le ministre de l'Éducation nationale ont honoré de leur présence. Derrière une convergence apparente (permettre à tous d'entrer en contact avec la science à son plus haut niveau), la différence est radicale. Une chose est de donner une unique conférence qui, dans un esprit de vulgarisation, même de haute tenue, fait le point sur un domaine de la science. Une autre est d'associer un auditoire, semaine après semaine, année après année, à la science en train de se faire, à la pensée en train de se former, sans chercher à se mettre à sa portée, mais en attendant de lui qu'il fasse l'effort de suivre, quelle que soit la difficulté du sujet. Une chose est de donner une image de la science, une autre de la faire.

Au Collège de France, la science se fait. C'est notre vocation. Notre souci d'ouverture a pour visée de la faire davantage connaître et de nous permettre de la remplir toujours mieux. Mais, nous le savons tous, c'est une vocation exigeante, incompatible avec le moindre affadissement.