Lettre n° 41

Éditorial

Alain Prochiantz

Administrateur du Collège de France depuis 2015,
et titulaire de la chaire Processus morphogénétiques depuis 2007.

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La Lettre du Collège de France change de style.

Ce n’est pas pour faire plus joli, puisque « des goûts et des couleurs… » mais pour marquer une césure dans son rythme, elle sera moins fréquente, et laissera la part du lion à l’édition électronique, celle de l’impression papier devenant plus limitée. J’espère que ces changements, qui n’ont peut-être pas encore trouvé leur aboutissement, seront trouvés plaisants par les lecteurs.

Le Collège de France est ancré dans la tradition, créé en 1530, nul n’est censé l’ignorer, il est marqué du sceau de la Renaissance en France et a traversé cinq siècles, ou peu s’en faut, sans déroger à ce double impératif de fidélité à son histoire et d’innovation permanente. Double impératif qui n’en est qu’un, puisque c’est justement sa raison d’être que de se renouveler sans jamais céder à la facilité de la simple reproduction non plus qu’à celle des modes intellectuelles sitôt nées qu’obsolètes.

Notre Collège porte le nom de France et oblige à se demander de quelle France, justement, il est le Collège. La réponse, il me semble, doit convoquer la Renaissance, le Siècle des Lumières et toutes les résistances aux replis sur soi et aux égoïsmes nationaux qui marquent les périodes les plus noires de notre histoire nationale, certaines encore très récentes. Les affaires du monde, hélas, peuvent faire craindre que ce passé proche ne resurgisse, sous une forme autre certes, mais toujours détestable et contraire aux idéaux portés par notre Institution.

Ceux qui liront la Lettre doivent donc, par-delà les désaccords possibles sur les choix éditoriaux, y saisir deux aspects principaux qu’on me permettra de ne pas penser comme contradictoires. Le premier est la continuité de notre activité marquée par les élections de collègues éminents et leur accueil au cours de cette cérémonie, c’en est une, toujours angoissante, de la Leçon inaugurale. Cette année nous a permis d’accueillir et d’écouter sur des chaires permanentes ou annuelles, Philippe Aghion, Bernard Derrida, Patrick Boucheron, Jean-Luc Fournet, Claire Voisin, Alain Mabanckou, José-Alain Sahel, Thomas Sterner & Yann LeCun.

Le deuxième aspect est dicté par des circonstances, une atmosphère, qui nous obligent. La résurrection de la chaire européenne, la création de chaires internationales sont des signes du refus d’un repli sur soi, villageois et cocardier. Le thème du colloque de rentrée « Migrations, réfugiés, exil » n’est évidemment pas le fruit du hasard. Et c’est pour marquer l’urgence d’une réflexion sur ces thèmes que ce colloque a été précédé d’une table ronde « Une crise européenne ? Les sociétés face aux migrants » autour de laquelle débattront des personnalités qui se sont engagées pour penser et gérer les situations souvent inhumaines des migrations. Le Collège de France ne pouvait pas rester silencieux dans un débat qui s’est installé de façon chronique et dont certains échos sont parfois asphyxiants.

Le refus du repli sur soi est aussi le sens du cycle de grandes conférences qui permettra d’accueillir au Collège, le temps d’une soirée, des personnalités prestigieuses. Le premier a été le sculpteur et plasticien Anish Kapoor. Il s’agissait évidemment de rendre hommage à un artiste contemporain et de l’entendre s’expliquer sur sa pratique, grâce aux questions habiles de Jean de Loisy. Mais pourquoi le taire, il m’avait semblé impossible que le Collège de France reste sans réponse à l’ignominie versaillaise, raciste et antisémite, de l’été 2015. D’autres grands créateurs œuvrant dans des domaines variés ont d’ores et déjà accepté notre invitation. Ils démontreront l’attractivité du Collège de France et sa fidélité à la place unique qu’il occupe dans le paysage intellectuel international.