du
 → 

Dialogues avec Jacques Bouveresse.

Si l'on en croit Zeev Sternhell, « l'affrontement permanent qui oppose un ensemble d'idées ancrées dans les principes des Lumières et un corpus idéologique qui se veut une alternative à elles est […] devenu l'une des grandes constantes de notre monde. Cette confrontation peut changer de visage ou de dimension, tel aspect plutôt que tel autre peut se trouver privilégié, mais, depuis la seconde moitié du XVIIsiècle, le rejet des Lumières appartient à notre horizon intellectuel et politique [1] ». Au lieu de parler, comme on le fait généralement, d'une opposition entre, d'un côté, les Lumières et le rationalisme (qui sont censés représenter la modernité) et, de l'autre, une réaction contre eux (qui est en même temps une réaction contre la modernité et dont l'inspiration est même essentiellement anti-moderne), on pourrait parler sans exagération - et de façon probablement plus pertinente - de la coexistence conflictuelle, qui dure depuis plus de deux siècles, entre deux espèces de modernité qui continuent, aujourd'hui plus que jamais, à s'affronter. Dans cette compétition, contrairement à ce que disent et répètent leurs adversaires, qui se plaignent du pouvoir absolu qu'elles ont fini par exercer, les Lumières (et la Raison, qui constituait pour leurs représentants la référence et le principe suprêmes) n'ont probablement jamais réellement triomphé et ont même été, à certains moments, bien près de perdre de façon définitive.

La question, pour le moins difficile à résoudre, de savoir laquelle des deux modernités a détenu et exercé réellement pendant tout ce temps le pouvoir à la fois intellectuel, moral et politique n'est évidemment pas séparable de celle savoir à laquelle des deux on peut imputer la responsabilité de certaines des catastrophes les plus abominables que l'humanité a eu à subir au cours de la période concernée. La réponse de Sternhell est, sur ce point, sans hésitation. Dans l'assaut qui a été mené contre le rationalisme et l'universalisme des Lumières, la vénération du particulier et le rejet de l'universel ont constitué le dénominateur commun entre tous les penseurs des contre-Lumières et ont entraîné des conséquences véritablement désastreuses : « La relativité des valeurs constitue un aspect capital de la critique des Lumières et les ravages que fera ce concept seront considérables. C'est bien cette autre modernité qui engendre la catastrophe européenne du XXe siècle [2]. » Or on peut remarquer que la question de savoir si c'est bien à elle que l'on peut faire porter, pour l'essentiel, la responsabilité fait elle-même l'objet d'un désaccord fondamental. C'est la foi en des valeurs et en une vérité universelles qui est tenue généralement par les défenseurs du relativisme pour la vraie responsable des horreurs et des massacres qu'a connus le XXe siècle : « Ce sont les Lumières franco-kantiennes et non pas la guerre aux valeurs universelles parvenue à son sommet dans le fascisme qui portent toujours la responsabilité des malheurs de notre temps [3]. »

Références

Programme