Christopher Domínguez Michael est invité par l'assemblée du Collège de France sur proposition du professeur William Marx.
La conférence est en espagnol avec traduction en surtitrage.
Christopher Domínguez Michael est invité par l'assemblée du Collège de France sur proposition du professeur William Marx.
La conférence est en espagnol avec traduction en surtitrage.
L'exercice de la critique littéraire depuis l'Amérique latine, aujourd'hui plus que jamais, oblige à repartir du début, de la littérature comparée et de l'histoire de la premier modernité, où l’« Amérique », comme le disait Edmundo O'Gorman, fut inventée. Il est désespérant de vivre à une époque où non seulement persiste l'ancienne attitude eurocentriste, condescendante et raciste envers ce qui fut autrefois le Nouveau Monde, mais où elle apparaît sous de nouveaux habits, progressistes ou décolonialistes, tout en gardant pour modèle celui du Bon Sauvage.
Il est nécessaire de rappeler des dates et des événements qui, considérés comme évidents, imposent par leur oubli des déformations honteuses et persistantes. En voici quelques-uns. Si l’union de la Castille et de l’Aragon remonte à 1469, par le mariage de leurs souverains, et que l’on y date la naissance du royaume d’Espagne, moins d’un siècle plus tard, en 1535, Antonio de Mendoza, son premier vice-roi, arriva dans ce qui est aujourd’hui le Mexique, donnant ainsi naissance à la Nouvelle-Espagne, qui ne fut jamais une colonie au sens anglo-saxon mais un vice-royaume hispanique, au point que sa première indépendance survint en 1808, lorsque l'Audience de Mexico, alors que le roi légitime d’Espagne avait été enlevé par Napoléon Bonaparte, prit le pouvoir pour sauvegarder le trône bourbonien en outre-mer.
Le royaume mère et sa fille vice-royale – faisant partie d’un empire européen catholique mais multinational dont le chef, l’empereur Charles Quint, régna sans grand-chose savoir du castillan jusqu’en 1556 – s’organisent en tant que tels non dans « la longue durée » mais sur un court période, au cours du XVIe siècle. Les différences sont énormes, mais les ressemblances, pour le moins, inquiétantes : si l'Espagne naît après les sept siècles de domination musulmane – dont la nature conflictuelle ou civilisatrice fait l'objet d'âpres discussions depuis des décennies parmi les historiens de la péninsule –, la Nouvelle-Espagne s'élève, grâce au geste césarien bien documenté par Christian Duverger, sur les ruines de l'Empire de Moctezuma II et devant la conversion, de gré ou de force, des Indiens mexicains au catholicisme.
Aucune conversion n'est pacifique : ne le furent ni la romanisation, ni plus tard la catholisation des peuples barbares en Europe. Mais le culte de la Vierge de Guadalupe, dès 1531, est une preuve qu'il y eut bien cette « conquête spirituelle » dont parle Robert Ricard. Il n'y eut pas, du moins en Mésoamérique, de rébellions d'envergure durant la vice-royauté qui réclamaient le retour des anciens dieux. Ceux-ci ont survécu en tant que pénates, se métissant avec le catholicisme, qui est la branche du christianisme la plus ouverte au métissage. Parler de « syncrétisme » n'est plus sérieux parmi les anthropologues. Toute religion est, par définition, syncrétique et le catholicisme mexicain est en grande partie une mariolâtrie survenue au milieu d'une catastrophe épidémiologique sans précédent dans l'histoire et, bien entendu, non prévue ni souhaitée par les Espagnols, avides de convertir des âmes pour compenser les pertes spirituelles dues à la Réforme en Europe.
La nation mexicaine est née en 1821, uniquement dans le sens politique et juridique, comme résultat de la désintégration de l'empire espagnol en Amérique, mais elle s’est forgée durant les trois siècles vice-royaux. Une grande partie de ce que l'on connaît actuellement sous le nom de « culture indigène » est née au cours de ces années-là : un sujet d'Axayácatl au XVe siècle aurait été tout aussi surpris devant les danses pseudo-aztèques pratiquées sur le Zócalo de la ville de Mexico qu'une touriste canadienne au XXIe siècle.
Le Mexique devint une république un demi-siècle avant les unités nationales de l'Allemagne et de l'Italie, vers 1871 ; de même, les lois de la Réforme qui séparèrent l'Église et l'État au Mexique furent imposées par le président Benito Juárez un demi-siècle avant qu'elles ne le soient en France. Que ces données historiques servent à soutenir une littérature écrite depuis un demi-millénaire dans une langue neolatine ou romance comme l'espagnol, car les littératures indigènes contemporaines sont le résultat d'un travail de laboratoire linguistique, tout à fait respectable, mais datant du XXe siècle. La littérature mexicaine représente tout au plus, comme le disait le premier grand critique littéraire mexicain, Jorge Cuesta (1903–1942), une hérésie par rapport à la tradition castillane, mais non une apostasie.
Les littératures en espagnol d'Amérique latine furent et sont des littératures d'origine européenne, tout autant en dialogue avec l'Espagne que l'anglais des États-Unis l'est avec celui de la Grande-Bretagne. Nos grandes différences sont plus historiques que linguistiques ; elles ne s’avèrent même pas être proprement existentielles : un Jorge Cuesta à Paris en 1928 se sentait aussi désemparé et anxieux qu'un Bostonien « faisant l'Europe » dans un roman d'Henry James ou que Fedor Dostoïevski, des décennies plus tôt, à Baden-Baden. C’est pourquoi des penseurs et des poètes comme Arturo Uslar Pietri et Octavio Paz ont parlé de l'Amérique latine comme de l'Extrême-Occident.