— Douceur

Douceur 

« Reposée et douce » (Leopardi), comme doit l’être une pastiera ou une gelatina de’ cotogni (Antonio de Sgobbis, Theatro farmaceutico, 1667) ; décantée de toute impulsion, émotion, fougue, la douceur s’étend comme une aube de promesse, comme une aurore transparente de bonheur : « Douce couleur de saphir oriental » (Purg., I, 13).

Vertu qui affleure d’une mémoire de batailles remportées et d’un abandon apaisé à « l’amour et la merveille et le doux regard » (Par., XI, 77), elle est en un certain sens un accomplissement assouvi. Elle surgit d’une sérénité qui s’éclaire, heureuse de désirer ce qu’elle a déjà obtenu, et qui comble éternellement et donne des ailes : « “mais pour que l’amour sacré en qui je veille / en vision perpétuelle, et qui m’assoiffe / d’un doux désir, s’accomplisse au mieux, // que ta voix sûre, hardie et joyeuse / sonne ta volonté, sonne ton désir, / pour qui ma réponse est déjà prête !”. // Je me tournai vers Béatrice, et elle comprit / avant que j’eusse parlé, et me sourire d’un signe / qui fit pousser des ailes à mon vouloir » (Par., XV, 64-72). Jamais l’amour ne fut mieux traduit que par ce « sourire » qui assoiffe et puise à la fontaine de tout bonheur, au « doux breuvage qui jamais ne m’aurait rassasié » (Purg., XXXIII, 138).

On a souvent observé que la Divine Comédie est le Teatro dei Novissimi, de l’irrévocable qui émane de l’éternel Jugement. Elle est également, plus en profondeur, la mémoire de ce qui reste de cette vision ultime chez le pèlerin : douceur de plénitude, « allégresse qui transcende toute douceur » (Par., XXX, 42). Fruit de l’harmonie, elle nous ramène à la condition première, rêvée, regrettée, promise à nouveau, de l’humanité dans le jardin d’Eden : « Et une douce mélodie parcourait / l’air lumineux » (Purg., XXIX, 22-23). Puis elle se dénoue en un « chant très doux » (Par., XXVI, 67), qui vibre lentement, écho de l’éternité : « je vis ainsi la roue glorieuse / se mouvoir et accorder ses voix / dans une douceur qu’on ne peut connaître // sinon là où la joie joue pour toujours » (Par., X, 145-148), dans la « dernière douceur qui la comble » (Par., XX, 75).

Nous ne pouvons pas faire grand-chose, pendant ces journées monotones de notre impuissance, ni pendant celles à venir ; nous ne pouvons pas beaucoup donner, étant mis à l’épreuve de l’incertitude de l’avenir qui nous attend ; nous pouvons encore moins exiger de ceux qui nous sont proches et qui supportent notre présence. Mais rien ne peut enlever le réconfort de commencer la journée en puisant dans le doux son des heures de Dante, dans ses notes déliées et réunies dans le tin tin qui rythme le silence, et en fait la mesure et la paix de notre quotidien : « Puis, comme une horloge qui nous appelle, / à l’heure où se lève l’épouse de Dieu / pour faire matine à son époux afin qu’il l’aime, // […] / sonnant et tintant en notes si douces / que l’esprit préparé se gonfle d’amour » (Par., X, 139-144). Le doux tin tin du vivre en famille.