— Europe, notre mère, notre avenir

Europe
notre mère, notre avenir[1] 

La crise épidémique que nous traversons fragilise la conscience européenne. Ce n’est pas la première fois : mais il faut savoir bâtir avec la force et les sèves de nos racines.

Un constat historique, tout d’abord : il y a juste un siècle, T. S. Eliot, face au massacre de la Ire Guerre mondiale (qui fut surtout une guerre civile européenne) et au fléau de l’« épidémie espagnole », écrivait The Waste Land, La terre gaste, vaine, désolée. Il faut relire ce poème pour notre présent, et surtout son final : il contemplait les « falling towers » de « Jérusalem, Athènes, Alexandrie / Vienne, Londres », fantômes désormais. Il convoque alors toute la civilisation européenne : le Pervigilium Veneris, Dante, Gérard de Nerval, pour conclure : « Je veux, de ces fragments, étayer mes ruines ».

J'appartiens à une génération dont les parents ont souffert et rudement payé les méfaits de la IIe Guerre mondiale ; pour nous, la renaissance de l'Europe a été notre pain, notre rêve. À chaque nouvelle génération il faut répéter les vers de Vittorio Sereni, poète et prisonnier en Algérie (1943-1945), citoyen d'une Europe à venir,  en quête d'une identité encore non définie, mais déjà invoquée : « Europe, Europe qui me regardes / descendre désarmé […] / parmi ces rangs de brutes / je suis l’un de tes fils en fuite qui ne connaît / d’ennemi que sa propre tristesse », (Italien en Grèce) ; « Pour cela, quelqu'un cette nuit / me touchait  l'épaule en murmurant / de prier pour l'Europe » (On ne sait plus rien).

Nous sommes à une troisième crise mondiale : notre ennemi est la mort de l’avenir ; l’Europe n’est pas la somme de ses États, de ses langues, de ses traditions : elle est surtout ce supplément de liberté, de dignité, de solidarité, qu’elle a su mettre à la disposition de ses citoyens grâce à la primauté de l’avenir sur les misères et les égoïsmes propres au présent de chaque époque.

D’ici, de la Maison d’Érasme, une nouvelle fois il est nécessaire de proclamer ce que ce grand esprit, l’un des pères de l’Europe, a écrit comme conclusion de sa Complainte de la paix : « Montrez alors quel poids représente l’union de la foule des citoyens contre la tyrannie des puissants. Que chacun pareillement apporte ses conseils pour atteindre ce but. Puisse la concorde éternelle unir ceux que la nature a unis par des liens multiples, que le  Christ a encore resserrés ! Que tous tendent ensemble leurs efforts, agissant ainsi sur un plan d’égalité pour le bonheur de tous ».

Que cette crise ne soit pas l’occasion pour aggraver l’Europe des inégalités, pour mettre en cause notre patrie commune ; « jusqu’ici –nous rappelle Érasme -  rien n’a pu être établi par des traités […], rien n’a pu se faire par la force. Contre le péril, voyez plutôt ce que peut la bienveillance ». C’est l’heure de la solidarité, l’heure d’un avenir d’unité, de partage, de générosité : le tous de chacun de nous, fils de l’Europe.

Notes

[1] Texte publié par la Maison d’Érasme, Anderlecht, avril 2020.