Le physicien Jean Dalibard reçoit la médaille d'or 2021 du CNRS

24 juin 2021

Créée en 1945, la médaille d'or du CNRS est l’une des plus prestigieuses récompenses scientifiques françaises. Elle distingue cette année le physicien Jean Dalibard pour ses travaux pionniers en physique de la matière quantique ultra-froide. Il a grandement contribué à l’émergence des technologies quantiques, qui reposent sur une compréhension profonde des propriétés quantiques de la matière et leur contrôle. Après une carrière de 30 ans au CNRS, il est aujourd’hui professeur au Collège de France. La médaille d’or du CNRS lui sera remise le 8 décembre 2021 lors d’une cérémonie à Paris.

Trois questions à Jean Dalibard

Jean Dalibard

 

Quelle étape le Collège de France a-t-il représentée dans votre parcours scientifique ?

La fiche wikipedia du Collège de France indique qu'être élu dans cette institution « est l'une des plus hautes distinctions de l'enseignement supérieur français », c'est tout dire ! Entrer au Collège a bien sûr constitué pour moi une immense fierté. Mais au-delà de cette joie de voir ainsi reconnus les travaux de mon équipe, mon arrivée en 2012 a entraîné au moins deux modifications majeures dans mon parcours.

D'une part, et c'est ce que ressent chaque professeur entrant, on arrive dans un nouvel environnement, un nouveau biotope dirait un biologiste. Dans ce biotope, vos collègues ont par définition des domaines d'intérêt éloignés des vôtres, ce qui est très différent de ce à quoi on est habitué dans les grands laboratoires français. On se retrouve immergé dans « la recherche en train de se faire » pour une immense variété de disciplines, et la richesse des échanges issus de ce brassage de cultures continue de m'enthousiasmer, près de dix ans après mon arrivée.

D'autre part, nous avons eu la chance de bénéficier de laboratoires expérimentaux de très grande qualité, dans lesquels toute mon équipe a pu s'installer à partir de 2014. Nous travaillons dans un bâtiment historique, celui où Frédéric Joliot a installé le premier cyclotron français en 1939. Sous la houlette de Jacques Glowinski, ce bâtiment a été entièrement rénové avant notre arrivée et les conditions matérielles dont nous disposons sont remarquables. C'est particulièrement important pour nos expériences sur la manipulation d'atomes par laser et sur la matière quantique, pour lesquelles les stabilités en termes de température et de vibration sont cruciales.

Quel sens a pour vous l'enseignement au Collège de France ?

J'ai l'impression d'avoir toujours connu l'enseignement du Collège de France. Jeune étudiant à l'École normale supérieure, je venais avec les autres élèves du M2 (on disait DEA à l'époque) suivre les cours de Claude Cohen-Tannoudji, dans lesquels nous découvrions toutes les nouvelles facettes de la physique des atomes et de la lumière. Plus tard, ce sont les cours et les séminaires de Serge Haroche qui ont rythmé ma vie de chercheur.

Maintenant que je suis passé sur l'estrade, je vois dans cet enseignement une opportunité unique de classer, d'ordonner, de mettre en situation les percées scientifiques auxquelles j'ai assisté pendant ma carrière. Mon but est de dégager les grandes lignes de recherche actuelles, montrer comment elles ont émergé, expliquer les écueils rencontrés et comment ils ont été contournés. C'est un enseignement très différent de celui d'un livre de cours, dans lequel on présente parfois le résultat final comme une vérité tombée du ciel. Ici au contraire, je cherche à montrer au public, composé en bonne partie d'étudiants et de jeunes chercheurs, que la progression scientifique est souvent sinueuse, et parfois aride : les découvertes n'en sont que plus belles !

Je suis également très attaché à la partie du public plus « senior », composée d'auditeurs possédant un bon bagage scientifique, mais pas forcément à l'aise avec des discussions techniques ou mathématiques pointues. J'essaie de faire en sorte que ce public trouve lui aussi un intérêt dans ces cours, en tentant des images ou des métaphores que je ne ferais pas dans une conférence scientifique « pure et dure ». En fait, la présence simultanée de ces deux publics, spécialistes vs amateurs éclairés, constitue pour moi la véritable originalité de cet enseignement.

Quelles recommandations feriez-vous à un jeune attiré par les sciences ?

J'imagine votre jeune personne en terminale de lycée ou dans les premières années d'un cycle universitaire/grande école. Ma recommandation serait sans hésitation : si vous en avez la possibilité, faites une thèse !

Il y a deux bonnes raisons à cela. Tout d'abord, en dehors de nos frontières, la thèse est le diplôme ultime qui couronne une belle scolarité. Si cette jeune personne pense faire une carrière internationale dans l'industrie ou les services, être docteur sera un atout incontestable. Et même en France où la thèse a trop longtemps été jugée inutile en dehors du milieu académique, les choses ont changé ; les entreprises comprennent désormais l'intérêt d'avoir au moins une partie de leurs membres formés par la recherche. Ce n'est pas le sujet de la thèse qui importe, c'est l'acquisition d'une méthode de travail, d'un esprit à la fois critique et collaboratif qu'il est difficile de forger autrement.

Mais surtout, la thèse est un moment privilégié dans une scolarité : on prend les commandes de sa progression intellectuelle (par exemple, vais-je commencer par lire beaucoup ou au contraire retrouver seul ce qui est connu), puis on découvre le besoin impératif de rigueur devant les faits, bien différent de celui qui permet de résoudre des problèmes d'examen. Et quel plaisir quand on arrive à « quelque chose » de nouveau : même si ce n'est pas une nouvelle planète ou la théorie de la relativité, réaliser qu'on est le premier à voir tel phénomène ou à démontrer tel résultat est une source de fierté intérieure unique en son genre.

Et je terminerais cette recommandation en insistant sur le fait qu'elle s'adresse autant aux jeunes filles qu'à leurs homologues masculins. La proportion de jeunes femmes dans nos laboratoires de sciences « exactes » reste désespérément basse, alors que celles qui franchissent le pas réussissent ensuite remarquablement bien. Mesdames, n'écoutez pas ceux qui vous disent que les maths ou la physique, ce n'est pas pour vous...