L’égyptologue convoque l’image romantique de l’archéologue à la recherche de trésors millénaires au milieu des dunes. Pourtant, loin des clichés, l’égyptologie se dessine comme une discipline complexe, tissée d’enjeux politiques, diplomatiques et scientifiques. Aujourd’hui, les chercheurs engagent une relecture historiographique de l’institution qui, pendant près d’un siècle, a régulé les fouilles archéologiques en Égypte : le Service des Antiquités.
Rencontre avec Carole Jarsaillon*, égyptologue et historienne au Collège de France.
L’égyptologie s’est longtemps pensée comme une discipline autonome, peu attentive à son propre enracinement historique comme à sa relation avec les autres sciences. L’égyptologue Carole Jarsaillon observe que « jusqu’à récemment, les sujets d’historiographie en égyptologie étaient très peu courants ». Mais le bicentenaire de la discipline, célébré en 2022, a mis en lumière un mouvement de retour réflexif sur ses origines, ses institutions et ses acteurs qui se développait depuis plusieurs années.
Ce tournant historiographique engage une relecture critique des institutions scientifiques occidentales opérant en Égypte, au premier rang desquelles le Service des Antiquités, créé en Égypte en 1858 par le Français Auguste Mariette. Si cette institution a souvent été perçue comme un simple relais de l’impérialisme culturel français, Carole Jarsaillon souligne sa double appartenance : « Il ne s’agit pas d’une institution extérieure à l’Égypte. Elle se situe sous l’autorité du vice-roi d’Égypte, puis du gouvernement égyptien ». Auguste Mariette fut certes un agent d’influence, tout autant que les directeurs français qui se sont succédé à la tête de l’institution jusqu’en 1952. Cependant, son rôle s’inscrit dans un jeu d’acteurs et d’intérêts plus nuancé que ne le laisse supposer une lecture univoque des rapports de domination.
Une histoire diplomatique des objets
L’analyse de cette institution permet de saisir la complexité du contexte politique égyptien à la charnière des XIXe et XXe siècles. Après l’occupation britannique de 1882, l’Égypte devient officiellement un protectorat en 1914. Pourtant, la direction du Service des Antiquités reste française jusqu’en 1952. Cette configuration paradoxale – une institution gouvernementale égyptienne dirigée par des Français dans un territoire sous tutelle britannique – dessine ce que Carole Jarsaillon nomme un « millefeuille institutionnel et diplomatique ». « Les Français qui travaillent pour le Service des Antiquités sont des fonctionnaires de l’Égypte, pas du gouvernement français », tient-elle à préciser, dévoilant un système dans lequel coexistent plusieurs souverainetés de fait. Cette configuration diplomatique particulière contribue à expliquer la relative stabilité de l’institution, mais aussi sa plasticité face aux enjeux politiques. Le Service des Antiquités sera ainsi toujours intégré à des ministères égyptiens, passant successivement de la tutelle du ministère des Travaux publics à celui de l’Instruction publique.
L’étude du Service des Antiquités, loin de s’en tenir à son seul statut institutionnel, permet d’interroger les pratiques concrètes qui structurent l’archéologie en Égypte pendant la première partie du XXe siècle. « Deux objets d’étude éclairent les enjeux de ce service. D’une part, la distribution des concessions de fouilles aux équipes d’archéologie et, d’autre part, le partage des objets entre les fouilleurs étrangers et l’État égyptien permettent d’interroger l’influence politique au sein du Service », note l’égyptologue. Pourtant, comme le remarque la chercheuse, l’étude des sources historiques montre un jeu plus complexe. Loin d’un favoritisme systématique à l’égard des nations dominantes, la distribution des autorisations s’opère selon des logiques plus subtiles, dans lesquelles les priorités diplomatiques ou scientifiques ne coïncident pas nécessairement avec les intérêts impériaux des Français et des Britanniques. Ce constat reflète le désintérêt relatif du gouvernement britannique pour les enjeux archéologiques, jugés secondaires face aux impératifs économiques et stratégiques. La France, en revanche, investit l’égyptologie comme terrain d’affirmation de son prestige scientifique. « C’est une façon de garder une influence française en Égypte », analyse Carole Jarsaillon. Le Service des Antiquités devient alors un lieu d’affrontement symbolique entre puissances coloniales, mais aussi un espace de négociation entre savoirs et pouvoirs, entre science et diplomatie.
Un tournant majeur s’opère en 1922, sous la direction de Pierre Lacau. Celui-ci modifie le régime du partage des fouilles en instaurant une règle simple. Jusqu’alors, la règle voulait que la moitié des objets trouvés partent pour les musées du pays d’origine de la mission archéologique, tandis que l’autre moitié demeurait en Égypte. « À partir de 1922, le Service des Antiquités dirigé par Pierre Lacau peut choisir si des objets trouvés en fouille sont donnés aux musées occidentaux, et quels objets sont concernés », explique-t-elle. Il s’agit d’un geste politique et scientifique, en mettant fin à une logique de division automatique, pour permettre une véritable politique patrimoniale égyptienne. Cette réforme s’inscrit dans un contexte postcolonial naissant, marqué par l’indépendance unilatérale de l’Égypte en 1922, et le début d’un processus de nationalisation de la pratique archéologique.
Une histoire matérielle et politique de l’égyptologie
La clef de la compréhension de ces changements réside dans l’étude d’un corpus d’archives souvent négligé. Contrairement aux papiers scientifiques, la partie administrative du fonds Pierre Lacau, directeur du Service des Antiquités de 1914 à 1936, a été peu mise en valeur jusqu’à présent. S’y ajoutent des sources diplomatiques conservées aux Archives nationales à Paris et aux archives du Foreign Office à Londres, ainsi que des correspondances savantes éparpillées dans diverses institutions européennes. Cette dispersion géographique et institutionnelle des documents constitue l’un des principaux défis de cette recherche. « Les sources restent un défi, parce que certaines archives sont difficiles d’accès, d’autres lacunaires, ou bien nous découvrons l’existence de nouveaux documents par hasard ». Mais cet effort archivistique répond à un enjeu contemporain essentiel, celui de la traçabilité des objets. En étudiant les conditions historiques du partage et de l’exportation, Carole Jarsaillon apporte des éléments concrets aux débats actuels sur la restitution du patrimoine étranger présent dans les musées européens. La chercheuse insiste sur l’importance de documenter les faits : « L’objectif est d’avoir des données pour savoir selon quelles modalités les objets sont arrivés en Europe, pour ensuite pouvoir prendre des décisions informées », explique-t-elle. En retraçant les conditions juridiques et diplomatiques dans lesquelles ces artefacts ont quitté l’Égypte, ce travail éclaire les débats contemporains sur la restitution.
Cette enquête sur le Service des Antiquités d’Égypte illustre combien les pratiques archéologiques ne sauraient être dissociées de leurs conditions institutionnelles, politiques et diplomatiques. En reconstituant l’histoire administrative d’une structure souvent décrite de manière univoque comme « coloniale », elle met au jour la pluralité des appartenances, des intérêts et des logiques qui ont présidé à l’organisation des fouilles en Égypte. Le cas du Service des Antiquités, dirigé par des Français dans un pays administré par les Britanniques, révèle toute la complexité des circulations de savoir et des formes d’autorité à l’époque impériale. L’étude du passé institutionnel de l’égyptologie devient ainsi une voie d’accès à une compréhension renouvelée des enjeux patrimoniaux actuels. En reconnectant la production savante à ses cadres historiques, l’historiographie se donne ici comme un outil critique, capable d’éclairer les conditions de légitimation – ou de remise en question – des savoirs et des collections.
*Carole Jarsaillon est doctorante en égyptologie à l’EPHE-PSL, sous la direction d’Anne-Claire Bonneville et du Pr Laurent Coulon, et assistante de recherche sur la chaire Civilisation de l’Égypte pharaonique du Collège de France.