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Colloque organisé avec le soutien de la Fondation Hugot du Collège de France.

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Selon la profonde observation anthropologique d’André Leroi-Gourhan, « l’humanité change un peu d’espèce à chaque fois qu’elle change à la fois d’outils et d’institutions ». Chaque grande mutation technique des moyens de production ou des moyens de communication s’est accompagnée dans l’histoire d’une refonte des institutions. Ce fut le cas de l’invention de l’écriture, de l’alphabet syllabique, de la numération indo-arabe, de l’imprimerie ou des moyens électroniques de captation et de diffusion des paroles et des images. Comme le montre l’impact de ces derniers sur l’histoire du XXsiècle, aucun déterminisme ne préside toutefois aux relations entre mutations techniques et institutionnelles. Le cinéma, la radio ou la télévision n’ont pas plus engendré les démocraties que les dictatures, mais ils leur ont donné de nouveaux visages et de nouvelles formes d’exercice. Les techniques et les institutions participent d’un même imaginaire à une époque donnée et s’influencent mutuellement. Le droit, qui fut dans l’histoire l’une des premières techniques immatérielles, a pu être aussi bien l’avant-courrier des révolutions techniques que la réponse à leurs effets les plus mortifères. Comme le montre l’invention de l’État social, il intervient alors comme technique d’humanisation des techniques, comme moyen de mettre les nouvelles machines au service des humains au lieu d’asservir les humains aux machines.

La révolution numérique pose à nouveaux frais la question de cette relation dialectique entre la technoscience et les institutions. À ses débuts, beaucoup pensaient qu’elle serait nécessairement un facteur de démocratisation, tant du pouvoir politique que du pouvoir économique. Déterritorialisé et également ouvert à tous, l’espace numérique devait enfin réaliser la promesse d’un espace public transparent, transcendant les frontières, déjouant les censures et également ouvert à tous. Sans méconnaître les ressources prodigieuses de nos outils numériques, force est de reconnaître que cette promesse n’a pas été tenue. Plutôt qu’une agora mondiale, l’espace numérique est devenu bien souvent une jungle, un lieu de prédation ou un instrument de surveillance et de normalisation des comportements. Son horizontalité n’efface pas le pouvoir, elle l’invisibilise et l’irresponsabilise. La prise de conscience de ces effets néfastes a conduit à des réponses différentes selon les pays et les continents. La République populaire de Chine en a fait un puissant instrument de sa « dictature démocratique », notamment au travers d’un système de crédit social visant explicitement la surveillance et le contrôle des comportements individuels et collectifs. Lieu d’invention de ce que Shoshana Zuboff a nommé le « capitalisme de surveillance », les États-Unis invoquent au contraire la liberté d’expression pour combattre la réglementation de l’espace numérique dont s’est dotée en revanche l’Union européenne.

Ce colloque aura pour objet de prendre la mesure de cet impact de la révolution numérique sur les institutions. À cette fin, il fera une large place à l’histoire, en revenant sur l’impact de précédentes révolutions techniques sur les institutions politiques ou économiques. Et il fera aussi une large place à la comparaison de la réglementation de l’usage des outils du numérique, notamment en Europe, aux États-Unis ou en Chine.

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