—— Dante

Dante

L'Alléluia de Dante

Les 500 ans de la disparition de Raphaël ont été à peine célébrés (le 6 avril) que s’annoncent déjà les 700 ans de la mort de Dante (2021), devancés par l’instauration, dans le calendrier annuel, d’un « jour de Dante » le 25 mars, jour de l’Annonciation et, à Florence à l’époque de Dante, début de l’année civile. Profitons du temps pascal pour rappeler que dans la fiction du poème, le parcours de la Divine Comédie se déroule lors de la semaine sainte de 1300, année du Jubilée. Il s’agit donc, éminemment, d’un poème de Résurrection : Dante lui-même, au sommet du Purgatoire, décrit dans un tercet lumineux la joie à venir des ressuscités : « Comme les bienheureux, au dernier appel, / surgiront soudain de leur sépulcre, / en alleluyant, de leur voix retrouvée » (XXX, 13-15).

Au nom du réalisme, le XIXe siècle et en particulier Francesco De Sanctis a célébré l’âpreté de l’Enfer, rachetée en amour et en dignité par les chants de Paolo et Francesca et d’Ulysse. Les grands écrivains du XXe siècle ont préféré le Purgatoire, la « douce couleur de saphir oriental » si chère à Borges (Sept nuits), ou le Paradis de l’exil douloureusement et nouvellement médité par Mandel’štam : « Du haut  d’inhumains d’escaliers / Devant des palais tout en angles / Alighieri pouvait chanter / plus intensément sa Florence / de ses lèvres desséchées » (Cahiers de Voronej, 1935-1937) ; ou le Paradis tellurique et cosmique décrit par Saint-John Perse, le poète d’Anabase et d’Exil, lorsqu’il commente l’incipit du chant II : « Ô vous qui êtes en une petite barque, / désireux d’entendre, ayant suivi / mon navire qui vogue en chantant », en ces termes : « On n’avait pas entendu cette voix depuis l’antiquité latine. Et voici que ce chant n’est plus réminiscence, mais création réelle, et comme un chant de ruche nouvelle essaimant en Ouest, avec son peuple de Sibylles… […] Poésie, heure des grands, route d’exil et d’alliance, levain des peuples forts et lever des astres chez les humbles » (Pour Dante, 1965). Non, Dante n’est plus, ou plus seulement, « réminiscence » (même s’il faudrait toujours l’apprendre par cœur) mais avenir, pour le XXIe siècle : « Il est absurde de lire les chants de Dante sans les tirer vers l’actualité. Ils sont faits pour cela. Ils sont des projectiles pour saisir l’avenir. Ils exigent un commentaire in futurum » (Mandel’štam, Conversation sur Dante).

Les célébrations prévues pour l’année prochaine ont suscité une grande ferveur : en Italie, le « Comité national pour les Célébrations dantesques », institué par le ministre Dario Franceschini, a reçu plus de 300 projets en provenance de toute l’Italie, d’Europe, d’Amérique latine, des États-Unis ; des initiatives qui concernent tous les arts, musique, opéra, théâtre, les musées, les archives, les villes de Dante, les académies, les universités, les écoles. Comme le voulait Ezra Pound, Dante est réellement everyman, chacun de nous ; à la fin du XXe siècle, les voix de Carmelo Bene, Vittorio Sermonti, Vittorio Gassman et surtout Roberto Benigni ont porté la Comédie sur les écrans de télévision et dans les places publiques ; Dante est vraiment « populaire » : on peut s’en féliciter, à condition que cela ne signifie pas le réciter en passant, un jour par an, et en perdre la lecture – lecture intégrale du poème – dans les écoles. Dans ce sens, Dante est le reflet fidèle de notre époque : la plupart des projets présentés ramènent Dante au spectacle et à la scène ; ou à une myriade de congrès à venir, propres aux ateliers académiques. Toutefois Dante n’est pas un poète de la fête, mais de l’exil, des destins ultimes de l’humanité : jamais Dante ne se félicite d’une pause (sauf, l’espace d’un instant, lors de ses retrouvailles avec Casella), il court « à la fin ultime », dans la hâte et dans la soif : « Chez Dante, les images se séparent et se donnent congé. Il est dur de descendre les ravines de ses vers, foisonnants d’adieux » (encore Mandel’štam). 

Dante est un poète in futurum : quand cette pandémie sera terminée, nous, qui sommes aujourd’hui enfermés, le trouverons à nous attendre, pour nous guider de la douceur paisible de ses vers : « Comme les brebis sortent de leur étable, / une, puis deux, puis trois, et les autres restent, / timides, les yeux et le museau baissés, / et les autres font ce que fait la première, / se serrant derrière elle, si elle s’arrête, / simples et calmes, et ne savent le pourquoi ; / c’est ainsi que je vis bouger et venir alors / la tête du troupeau fortuné, / le visage pudique et la démarche honnête » (Purg., III, 79-87).

C’est un poème infini, qui toutefois se clôt : « Ici la haute fantaisie perdit sa puissance ; / mais déjà il tournait mon désir et vouloir / tout comme roue également poussée, / l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles » (Par., XXXIII, 142-145) ; la tâche du poète se termine ; pour celui qui a fait la route de la Croatie pour voir le visage du Christ dans le voile de Véronique, la Grâce permet au désir et à la volonté de se satisfaire enfin et de se réduire à un seul ordre universel, comme le note Niccolò Tommaseo : « Fantaisie : la vision des choses célestes rend inutile la fantaisie, qui fait place au pur intellect. Tournait : Dieu tournait mon désir et l’amour, satisfaits, d’un mouvement libre, égal et tranquille ». Enfin se clôt la longue bataille de la tentation, du duel entre le Bien et le Mal, dans ce velle délivré, qui avait été encerclé des liens et des pièges du Malin, selon les Confessions de saint Augustin : « Velle meum tenebat inimicus (l’ennemi tenait mon vouloir) » (VIII, 10).

C’est dans l’âpreté de ce rude combat qu’il faut lire le poème : deux parties sur trois (l’Enfer et le Purgatoire) parlent de peines : éternelles ou pouvant être expiées ; le Paradis terrestre est vide ; dans le Paradis aussi, Dante subit des interrogations constantes (sur la foi, sur l’espérance, sur la charité), son aïeul lui ayant révélé son destin d’exilé, Béatrice elle-même finissant par s’éloigner dans la gloire. Mais ce velle (vouloir) apaisé est aussi la fin du triomphe du Dies irae : « Dies irae, dies illa, / Solvet seclum in favilla, / Teste David cum Sybilla (Le jour de colère, ce jour-là / Réduira le siècle en cendres / Comme le prédit David avec Sibylle) », puisqu’à présent la Sibylle et ses sentences se dissipent pour toujours : « Ainsi la neige se descelle au soleil ; / ainsi au vent dans les feuilles légères / se perdait la sentence de Sibylle » (Par., XXXIII, 64-66). Seuls quelques grands écrivains du XXe siècle ont compris ce « combat rocheux » que décrit le poème ; rappelons, entre tous, Flannery O’Connor qui, dans la conclusion de son Journal de prière, se dresse sur le seuil de grâce et de tourment qu’est l’entrée du Purgatoire, et que Dante évoque avec un expressionisme éraflé : « Nous y allâmes ; et le premier degré / était de marbre blanc si lisse et si poli / que je m’y voyais comme dans un miroir. Le deuxième était noir plutôt que pourpre, / de pierre rude et calcinée, / et crevassée en long et en travers » (IX, 94-99). Flannery O’Connor ne choisit pas le premier degré, reflet d’une conscience en larmes et purifiée ; elle s’agenouille, avec Dante, sur le deuxième, s’abaissant dans une contritio égarée face à la paroi, comme de sang, qui « fait masse au-dessus ». C’est, de la Comédie, la seule chose qui presse, le resserrement qui torture : « Demande-lui / humblement qu’il ouvre la serrure » (ivi, 107-108). Pour confesser ensuite, en vraie lectrice de Dante et de son outrance dépouillée : « Je voudrais être une mystique et tout de suite. Malgré cela, cher Dieu, accorde-moi une place, si petite soit-elle, et fais-la-moi connaître, et fais que je la conserve. Si je suis celle à qui il revient de laver chaque jour la deuxième marche, fais-le- moi savoir, et fais que je la lave d’un cœur débordant d’amour » (Journal de prière, note du 25 septembre [1946]).

Carlo Ossola

Textes cités :

  • Dante, La Divine Comédie, traduction de Jacqueline Risset, Paris, Flammarion, 2010.
  • Ossip E. Mandelstam, Entretien sur Dante, Lausanne, l’Age d’Homme, 1977.
  • Ossip E. Mandelstam, Les Cahiers de Voronej (1935-1937), Belval, Circé, 1999.
  • Saint-John Perse, Pour Dante. Discours de Florence [1965], in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1972.
  • Flannery O’Connor, Journal de prière, Arles, Actes Sud, 2019.

 

Auteur d’une Introduction à la Divine Comédie (Éditions du Félin 2016), Carlo Ossola préside le Comité national pour les célébrationsdeDante, 2021, et dirige (avec la collaboration de Luca Fiorentini, Pasquale Porro,  Jean-Pierre Ferrini, Stéphanie Vermot) l’édition bilingue « Pléiade » de la Divine Comédie.