— La crise de l'ordinaire

La crise de l'ordinaire

Interview

Journal La Croix, 23 avril 2020

« Je suis "confiné"  dans mes collines turinoises depuis le 24 février. Ma fille médecin m’avait signalé que l’épidémie était sérieuse, difficile à endiguer et sous-estimée. J’ai donc pris la responsabilité d’annuler, dès le 25, mes cours au Collège de France et de les reporter pour ne pas soumettre mes auditeurs à des risques supplémentaires.

Cet « isolement collectif » – la formule paradoxale me paraît pourtant exacte – que nous vivons crée un grand silence, bien plus radical que dans le film de Philip Gröning du même nom sur la Grande Chartreuse. Dans ce film, il y avait une exaltation du silence. Aujourd’hui en Italie, tout est étouffé, comme dans un gouffre de silence où les bruits s’évanouissent. Cette situation crée aussi des comportements sociaux nouveaux : ce week-end, par exemple, d’une fenêtre à l’autre des rues désertes, les Italiens ont sorti leurs instruments de musique et ont animé de notes harmoniques un espace urbain normalement sillonné par la cacophonie exaltée de la vitesse.

Mon travail est relativement dématérialisé. Je continue donc mes occupations habituelles, la lecture, l’écriture, la correction d’épreuves… Je pense plutôt à ceux qui ne peuvent pas « débrancher » parce qu’ils manipulent la matière dont nous vivons : la nourriture par exemple. Le travail « matériel » devient précieux, enfin ! Pour la première fois, au cours de ce siècle, un président du conseil des ministres, en Italie, a remercié publiquement, dans la même phrase, les médecins et les ouvriers. Les structures profondes des sociétés, peut-être, renaissent : la santé, le travail, l’école.

Je crois que nous vivons la fin du mythe de l’homme ubiquitaire. C’est salutaire. Il faut retrouver une « géographie propre » de l’humain, compatible avec les limites de nos corps. Je compte également sur la fin de la société liquide, vaporeuse, vouée à l’extension plutôt qu’à l’intériorisation. Ce parcours vers nous-mêmes évoque pour moi le Monde du silence, si bien décrit par le philosophe Max Picard (1888-1965). Max Picard parle du silence de la nature, des monuments, de ce qui est essentiel... Il le décrit comme une espèce de corde qui relie l’ensemble de l’univers.

L’Europe se relèvera-t-elle de cette crise, alors que les frontières nationales les unes après les autres se rétablissent ? J’ose dire que cette parade de l’ainsi-dite « fermeture des frontières » est l’acte final de leur disparition au sens romantique célébré par le XIXe siècle et par la Première Guerre mondiale. Aujourd’hui les frontières sont plus impalpables : le virus suit le trajet de nos avions. Les frontières et les murs n’existent plus que pour les pauvres qui marchent à pieds nus cherchant un asile qu’ils ne trouvent que parcimonieusement chez nous. Les frontières sont la représentation exacte de l’épaisseur de notre égoïsme : en Europe, comme en Israël, comme à la frontière entre États-Unis et Mexique.

Pour traverser cette période, les « vertus communes », ces vertus de la vie quotidienne qui ne sont pas de « petites vertus » peuvent nous aider : l’affabilité, la discrétion, la bonhomie, la franchise, la loyauté, la gratitude, la prévenance, l’urbanité, la mesure, la placidité, la constance, la générosité. Elles peuvent être comprises comme des vertus d’adoucissement. Elles sont un « remède dans le mal » dirait Jean Starobinski. Comme le dit Ovide « Nominibus mollire licet mala » : il faut assouplir la « douleur de vivre » par des noms qui « nomment mieux », parce que dans nos vies tout geste, acte de parole, est aussi une action.

Deux me semblent nécessaires dans les détresses que nous commençons à connaître : la mesure et la constance : savoir tenir un rapport de confiance et d’équilibre et en même temps admettre que les temps seront longs et difficiles et qu’il faut prendre des habitudes de longue durée.

La discrétion peut aussi nous être utile dans une période qui génère beaucoup d’angoisse, des rumeurs et qui provoque aussi de la promiscuité liée au confinement. La discrétion est l’art de garder patiemment en soi tout ce que l’on écoute, la force de mettre de côté le bourdonnement mondain. Elle est proche du discernement. Il faut réduire, j’ose le dire, l’espace de nos pertinences, l’extension de notre pouvoir d’agir. Le philosophe Vladimir Jankélévitch le résume admirablement : « Le plus d’amour possible dans le moins d’être possible […]. Le moins de mots possible pour le plus de sens possible » (Le Paradoxe de la morale).

Quant à l’urbanité et la prévenance, certains se demanderont si elles peuvent encore se pratiquer alors que toute vie civile pratiquement disparaît. Au contraire, elles deviennent plus précieuses, puisque nous ne pouvons plus « éviter » l’autre, le voisin de palier, la communauté – souvent ignorée – de l’immeuble. La vie de famille pourra gagner en qualité, si nous adoptons et déclinons dans notre quotidien le mot « moindre » : moins d’espace, un ton de voix retenu, pour développer un espace intérieur, plein de souvenirs, de projets, de rêves, mais surtout d’écoute.

Enfin, la vertu de gratitude peut s’exercer. Je l’espère en tout cas. Nous commençons à voir comment tout le quotidien est précieux, le plus usuel dans le quotidien, le plus humble du quotidien : remercier les hommes, demander pardon à la nature que nous avons si maltraitée et qui fait pourtant surgir, chaque jour, le soleil et le printemps.

À côté de ces vertus actives, nous sommes aussi invités à redécouvrir des vertus passives : la patience, le renoncement, le détachement… Non plus la prise, mais la déprise disait Roland Barthes. Pour les redécouvrir, le plus direct me semble d’adopter, chaque jour, un peu plus de Gelassenheit, de déprise par rapport aux objets. Ce n’est pas un temps pour ramasser mais pour nettoyer, mieux encore balayer le superflu. Et quand on commence, chaque petite promenade dans nos vies montre tellement d’incrustations de superflu…

Restent les vertus héroïques : la foi l’espérance et la charité. Ce sont les grands piliers de la tradition chrétienne. Dans la Divine Comédie, Dante est examiné sur ces vertus théologales avant de pouvoir accéder à la contemplation du mystère trinitaire. Mais il rappelle que c’est la Grâce qui nous les donne. Il faut donc prier d’en être dignes. Nous ne les possédons pas en propre. Nous ne sommes que de pauvres hommes ».

Et maintenant mes journées

1. Le regard

« Ce qui change, aujourd'hui, c'est l'exercice du regard. Rien, apparemment, vient vers moi : ni passants, ni vitrines, aucune annonce, rien d'inattendu.

C'est précisément l'heure d'exercer le regard sur l'usuel, le domestique, le quotidien : le Parti pris des choses , dirait Francis Ponge.

Je pose enfin mon regard et je me laisse regarder par ce qui est autour de moi, souvent des objets que j'avais neutralisés: des dons d'anniversaire, des gravures des villes ou' j'ai habité, une pendulette qui montre toujours la même heure, disparu l'artisan qui l'avait accommodée – dont je ne retrouve même plus le nom. 

Je commence à constater combien de ma vie j'ai laissé tomber, dans la quête d'un au-delà, si fugitif, de l' "hic et nunc". Je reviens petit à petit à ma Collection de sable – dirait Italo Calvino –, une collection en creux, la partie qui s'est vidée de la clepsydre, les actes manques, l'inaccompli qui encore me ronge  (et je commence à pressentir que ce qui n'arrive plus à la mémoire, l’oublié, est peut-être le plus grave, parce qu'il ne 'rode' plus).

Le regard sera donc la première lecture, la curiosité de l'ici que je touche et qui définit mon espace propre. Je voudrais – les prochaines semaines – savourer cette lecture et arriver le soir au fond de la page de ma journée en la fermant sur le signet "ici je m'endormis " (un petit signet en parchemin enlumine', que j'ai perdu ). »

2. La musique

« Je commence ma journée dans mon appartement ; il faut surgir du silence, tout en le prolongeant encore : le Baldassarre Galuppi d’Edna Stern[1] m’accompagne doucement. La mélancolie, au cœur de la journée, peut s’emparer de chacun de nous ; c’est l’heure où nous avions l’habitude de partager notre déjeuner avec nos collègues, nos amis ; on repense à nos rendez-vous manqués, notre rythme est encore à trouver. Mignon vient causer avec nous et rompre cette solitude que certains connaissent, grâce à Schumann, interprété par Joerg Demus.[2] L’après-midi avance, le temps semble nous regarder. Les heures qui ne reviendront plus, les occasions gaspillées, nous les confions à présent à un Aria de Bach.[3] Le soir enfin. Une autre journée nous a été accordée, pourquoi ne pas lever les yeux avec un Hymne de Tchaïkovski ? »[4]

Notes

[1] https://www.youtube.com/watch?v=l5gL2ytGrD8

[2] https://www.youtube.com/watch?v=pDJHbyEdJbI

[3] Erbarme dich, mein Gott : https://www.youtube.com/watch?v=BBeXF_lnj_M

[4] Hymn of the Cherubim : https://www.youtube.com/watch?v=SZQzW_QfPew