— Les classiques, encore

Les classiques, encore

Nous sommes tous enfermés chez nous : Xavier De Maistre nous enseigne dans son Voyage autour de ma chambre (1796) comment redécouvrir – du fauteuil au bureau, de la porte aux gravures accrochées au mur – la vie des objets quotidiens que nous avons autour de nous depuis si longtemps que nous ne les « voyons » plus.

Il semble qu’il n’y ait ni mémoire, ni poésie, ni connaissance dans ces objets. Pourtant, si nous ouvrons Le Parti pris des choses de Francis Ponge (1942), nous entrons dans une galerie vivante de prodiges, de l’antichambre à la bougie, de la crevette au pain, aux mûres, et – par-delà la fenêtre – au galet et à l’arbre. Tout devient alors nouveau, fascinant, comme jamais vu auparavant. Même, et surtout, les objets poussiéreux, ayant atterri dans un débarras, les collections commencées puis abandonnées pendant l’adolescence retrouvent le charme d’un vécu intact, auquel on accède d’une manière différente en passant par la Collection de sable (1984) d’Italo Calvino. Et il n’y a pas de quoi plaindre la vieille mappemonde qui ne semble plus pouvoir servir parce qu’elle donne encore à voir les contours de l’Union soviétique, aujourd’hui disloquée : du Catai, l’Arioste, qui parcourrait le monde sur sa mappemonde, fit arriver les merveilles de son Roland furieux.

Et si, depuis la fenêtre de notre petite chambre, nous observons mieux le lent ondoiement des cimes des arbres, nous pouvons nous interroger sur leur langue secrète et pénétrer dans un monde solennel et fantastique d’arborescences, de sociétés dignes, plus humaines que l’homme, telles que nous les ont décrites Le Voyage souterrain de Niels Klim (1741) de Ludvig Holberg ou Arboreto salvatico (1991) de Mario Rigoni Stern.

Admettons même, chers amis, que pendant cette longue quarantaine, nous restions courbés sur notre chaise, à regarder dans le vide ou peut-être dans l’almanach, accroché devant nous, qui égrène des jours et des jours que nous devrons encore franchir. Il n’y a pas de quoi se désespérer : Johann Peter Hebel, dans ses Histoires d’almanach (1808-1815), nous apprend comment nous pouvons entrer dans les almanachs, y trouver des spectres et de la sagesse, des barbiers et des mines d’amour.

Les classiques sont cet espace infini qui nous attend à l’intérieur de nous-mêmes : nous parlons avec des explorateurs de l’éternel, « sans aucune dépense », comme le disaient Giovanni di Pagolo Morelli ou Machiavel en rentrant, le soir, de son triste exil pour converser avec eux.

Ce que nous vivons n’est pas nouveau : Thucydide, Boccace, Manzoni, Camus, Saramago l’ont décrit. En lisant ces grands classiques, on connaît, sans se blesser, le mal, et on apprend « le remède dans le mal », comme l’écrivait Jean Starobinski.

Ils sont notre meilleure autobiographie, celle qu’ils ont déjà écrite pour nous. Il s’agit simplement de nous lire en eux, sans craindre le puits de l’Enfer ni la pénible montagne du Purgatoire, parce que, de jour en jour et de patience en patience, on parvient à la lumière et à la consolation. Laissons-nous guider par la « pupille vivante » de Dante.