— Tact

Tact

C’est une vertu imperceptible, faite de retenue, de pudeur, d’attention aux personnes, aux occasions, aux espaces. Elle ne requiert pas le « toucher » des sens mais celui de l’esprit, que les soucis rendent plus aigu et plus sensible : « Puisque Edmea devra elle aussi faire son chemin toute seule, il faut penser à la fortifier moralement […]. Je pense que vous devez lui expliquer, avec beaucoup de tact naturellement, pourquoi Nannaro ne peut guère s’occuper d’elle et semble la négliger. Vous devez lui expliquer pourquoi son père ne peut pas aujourd’hui revenir de l’étranger.  […] Et vous devez lui dire sans aucun subterfuge que je suis en prison, de la même façon que son père est à l’étranger » (Antonio Gramsci, « Lettre à sa mère », depuis la prison San Vittore, Milan, du 26 février 1927 ; Edmea est sa nièce, fille de son frère aîné Gennaro [Nannaro]).

Une autre prison, plus tard, suggérera des accents analogues : « Ceux qui se laissent apercevoir en train de manger des choses “organisées” se voient jugés très sévèrement ; c’est là un grave manque de pudeur et de tact » – bien différente est la générosité simple de Lorenzo, qui subvient aux besoins de l’auteur avec « ses restes de soupe chaque jour pendant six mois […] », parce qu’« il ne pensait pas que l’on devait faire le bien en vue d’obtenir une compensation » (Primo Levi, Si c’est un homme, « Les Événements de l’été »).

Le tact est la prévenance empressée d’un cœur attentif à chaque vibration, une délicatesse inapparente et pourtant « touchante ». Saint Jean de la Croix le place au centre de la « fabrique intérieure du discours imaginaire » (Montée du Carmel). Il est l’impalpable « silbo de los aires amorosos » (Cántico espiritual) : « et comme la touche du souffle se goûte dans le sens du toucher et le sifflement du même souffle avec l’ouïe, de même la touche des vertus de l’Aimé se sent et se goûte avec le toucher de l’âme » (Exercice d’amour entre l’âme et son époux le Christ, dans Œuvres spirituelles, Venise, Barezzi, 1643), dans la « solitude sonore » de l’écoute.