« La plus grande des guerres saintes »

L’ « heureux événement » de la destruction des janissaires montrait bien que Mahmud II avait appris sa leçon. Le mouvement avait débuté comme le « Nouvel ordre » de Selim III, par l’organisation d’une nouvelle armée, tandis que les janissaires étaient invités à se soumettre à une discipline et un entraînement réguliers afin d’être intégrés dans le nouveau système. Était-ce un piège tendu dans l’attente d’une réaction qui justifierait l’usage de la force ? Nous ne le savons pas ; toujours est-il qu’après quelques jours d’hésitation, les janissaires finirent par se mutiner, donnant ainsi au sultan l’occasion de lancer une véritable campagne militaire contre eux. Cette décision de choisir l’offensive plutôt que la défensive comme dans les cas précédents prit les rebelles de court : ils furent pour la plupart massacrés lors du bombardement systématique de leurs casernes dans la nuit du 15 au 16 juin ; les rescapés furent pourchassés dans les rues de la capitale et sommairement exécutés sans le moindre recours à un procédé judiciaire. Le sultan s’était mis sur le pied de guerre et campait, avec tout son entourage, dans la cour de la mosquée du sultan Ahmed, improvisée en camp militaire. Le chronogramme composé par Esad Muhlis Pacha, gouverneur d’Andrinople, résumait parfaitement la situation : gaza-yı ekber, soit « la plus grande des guerres saintes », dont la valeur numérique atteignait 1241, la date de l’événement selon le calendrier de l’Hégire.

Cette rhétorique religieuse était évidente dans la longue proclamation faite au peuple dès le 16 juin et criée à travers les rues de Constantinople. Le sultan y lançait l’anathème contre les janissaires et invitait tous les vrais musulmans à venir se ranger à ses côtés, sous l’étendard sacré du Prophète, pour combattre ces infidèles qui s’étaient insurgés contre leur souverain et, surtout, contre la loi divine. La même proclamation promettait le rétablissement de l’empire et de la religion par la purification des éléments néfastes qui les avaient bafoués et la création d’une nouvelle armée dont le nom était lourd de symbolisme : les troupes musulmanes aidées de Dieu (Asakir-i Mansure-i Muhammediye).

Tout ce déferlement de haine à l’encontre des janissaires doit nous rappeler que ceux-ci étaient profondément implantés dans le quotidien de l’empire et surtout de sa capitale. Beaucoup étaient aussi artisans et commerçants ou possédaient des liens familiaux ou de solidarité avec les couches moyennes et modestes de la population. Certains historiens ont vu en eux une sorte de classe dont les revendications politiques se doublaient d’un ancrage dans la société urbaine. Si ces questions restent à débattre, il n’en est pas moins vrai que les insurrections de janissaires étaient souvent doublées d’un soutien populaire qui les rendait d’autant plus dangereux aux yeux du palais. On comprend dès lors que Mahmud II ait voulu prévenir un effet de contagion en frappant fort, de manière à inspirer la terreur aussi bien auprès des janissaires que de ceux qui seraient tentés de les soutenir, mais aussi en utilisant tous les moyens idéologiques à sa disposition, à commencer par la religion. D’où des excès notoires dans la persécution des suspects et une campagne de damnatio memoriae, proscrivant l’usage de tout terme susceptible de rappeler l’existence même du corps, allant, semble-t-il, jusqu’à la destruction des stèles funéraires de janissaires défunts. Sept ans après l’événement, le journal officiel (Takvim-i Vekayi) rapportait que deux janissaires ressuscités sous la forme de vampires, avaient hanté et terrorisé la population d’un village de Bulgarie ; c’est dire à quel point l’État tenait à noircir la mémoire de ce corps.

C’était là une véritable campagne dont l’objectif était d’influencer l’opinion publique, phénomène moderne dont c’était là probablement une des premières apparitions tangibles. Mahmud II était au centre de cette campagne, mais d’autres acteurs s’y disputaient le second rôle, notamment le célèbre Hüseyin Pacha, connu sous le nom d’Aga-Pacha, très présent dans les rapports de l’ambassade de France, auxquels nous devons la plupart des précisions concernant les événements. Ancien aga des janissaires qui avait habilement tourné casaque pour devenir l’instrument de la destruction de son ancien corps, ce farouche officier avait même posé pour le peintre français Charles-Émile Champmartin, alors de passage dans la capitale ottomane.

Cet épisode artistique est l’occasion d’une digression intéressante. Champmartin s’inspira des événements dont il avait été témoin pour peindre L’Affaire des casernes, mettant en scène Hüseyin Pacha à cheval menant ses troupes à l’attaque des janissaires. Or ce tableau rappelait étrangement son propre Massacre des innocents, exposé en 1824, aux côtés de la célèbre toile des Massacres de Scio par Eugène Delacroix, son ami. Champmartin exposa son Affaire des casernes en 1827, et John P. Lambertson a suggéré que c’était peut-être là une des inspirations pour la Mort de Sardanapale que Delacroix exposa l’année suivante. Faut-il y voir, comme le fait Lambertson, la convergence de deux toiles qui, en évoquant le despotisme oriental, énoncent en fait une critique des velléités absolutistes de Charles X ?