Les strates moyen-perses et la survivance du vocabulaire zoroastrien dans le Shāhnāme Samra Azarnouche, le 19 mai 2017

L’analyse de l’épopée de Zarēr, frère du roi Goshtāsp, texte connu à la fois par le Shāhnāme et par la littérature zoroastrienne en moyen-perse, présente l’occasion de confronter le Shāhnāme à ses antécédents littéraires et aux strates textuelles qui le préfigurent, et de s’interroger sur la place de la religion iranienne dans cette œuvre où, selon certains, les thématiques religieuses auraient été adaptées à un lectorat musulman.

Parmi les Shāhnāme que Ferdowsi dit avoir utilisés comme sources, l’œuvre inachevée du poète de la cour samanide, Daqiqi (mort en 975), occupe une place à part puisque Ferdowsi emprunte mille vers à ce « livre pahlavi » qu’il projette de compléter. Ces vers commencent par le règne de Goshtāsp et sa conversion à la religion de Zoroastre.

Les deux versions du Shāhnāme (ShN) (5 600 mots) et de l’Ayādgār ī Zarērān (AZ) en moyen-perse (3 600 mots) peuvent être divisées en quatre épisodes : 1. La déclaration de guerre entre l’Iran et le Turan (les Chionites/Huns dans AZ et les Turcs de Chine dans le ShN) et les préparatifs de l’armée ; 2. Les prédictions de Jāmāsp, conseiller de Goshtāsp ; 3. Le début de la bataille et la mort de Zarēr ; 4. La vengeance de Bastūr, fils de Zarēr, et l’intervention d’Isfandyār.

Les différences de style et de techniques poétiques ou narratives permettent de conclure que le texte moyen-perse n’est pas la source de Ferdowsi, mais que la majorité des figures de styles (métaphores, hyperboles, parataxes) et d’autres caractéristiques du style épique y sont déjà bien élaborées et qu’on est face à un seul récit fondu dans deux moules différents : celui de la guerre sainte et de la glorification du martyr mort pour sa foi dans la version d’AZ, et la geste héroïque et épique pour le ShN.

Parmi les différences les plus considérables figurent les motivations pour entrer en guerre : dans AZ, le touranien Arjāsp s’indigne de la conversion de Goshtāsp et de sa cour à la religion de Zoroastre, tandis que dans le ShN c’est Zoroastre lui-même qui met le feu aux poudres. Dans AZ, Goshtāsp veut à tout prix éviter la mort de son frère jusqu’à ce que le visionnaire Jāmāsp lui prédise l’issue heureuse de la bataille avec Isfandyār qui capture Arjāsp − passage absent du ShN pourtant plus détaillé. Le ShN omet également l’incantation à la flèche (la formule prononcée par Goshtāsp pour la flèche destinée à tuer l’assassin de Zarēr), l’apparition de l’âme de Zarēr qui met son fils en garde contre une flèche empoisonnée, et enfin l’intervention du cheval de Zarēr (cf. son épithète avestique aspāiiaoδa – « qui combat à cheval ») qui sauve Bastūr d’une mort certaine. Certaines de ces divergences peuvent s’expliquer par le fait que des références précises à des croyances zoroastriennes comme le devenir de l’âme (Zarēr devient un revenant car il n’a pas pu bénéficier comme il se doit des rites funéraires) n’avaient plus leur place dans l’épopée de Daqiqi, sans parler du rôle performatif des formules sacrées. Par ailleurs, Bastūr est soit remplacé par Isfandyār dans le ShN soit accompagné par lui.

On peut conclure que non seulement le ShN ne gomme pas volontairement des éléments zoroastriens mais que le récit conserve généralement toute son essence zoroastrienne. La religion ancienne n’y est pas présentée comme un élément exotique ou artificiel : la terminologie est choisie, comprise et parfaitement assumée. On pourrait aller jusqu’à dire que le message de Ferdowsi est peut-être plus « zoroastrien » que celui du texte moyen-perse. Alors que ce dernier se présente comme une tragédie destinée à être chantée et mise en scène dans une représentation dramatique où l’on célèbre le martyr innocent, la version persane pose les jalons pour la fabrication du personnage qui incarne le guerrier idéal, à savoir Isfandiyār, réunissant le courage et la foi et se voyant confier le rôle primordial de diffuser la nouvelle religion. En somme, le zoroastrisme cesse d’être un simple élément de l’intrigue et devient ici le principal schéma narratif, le fil conducteur, qui accompagne l’invincible Isfandiyār vers sa destinée : mourir en combattant son alter ego sistanien, Rostam.