Pierre-Michel Menger, chaire Sociologie du travail créateur
Publié le 15 avril 2022

Des autobiographies de mathématiciens contemporains ! Tel est l’objet de recherche d’Odile Chatirichvili, doctorante en littérature comparée à l’Université Grenoble Alpes et attachée temporaire d’enseignement et de recherche (ATER) au Collège de France.

Odile Chatirichvili

Sur quoi porte votre thèse ?

Ma thèse consiste en une étude comparée de textes autobiographiques écrits aux XXe et XXIe siècles, en français et en anglais, par les mathématiciens Edward Frenkel, Alexandre Grothendieck, Paul Richard Halmos, Jacques Roubaud et Laurent Schwartz.

Les écrits de mathématiciens sont le plus souvent des articles très spécialisés, accessibles à une poignée d’initiés. Mais généralement, à la fin de leur carrière, certains écrivent une autobiographie qui se présente comme accessible au plus grand nombre.

À l’origine, mon sujet de thèse recouvrait les sciences dites « dures » en général. Cependant, je me suis rendu compte que le sujet était trop vaste et les manières de penser entre les disciplines trop différentes. J’ai resserré petit à petit sur les mathématiciens pour plusieurs raisons, la première étant que mon père est professeur de mathématiques. Il me racontait beaucoup d’histoires sur les théories, les chercheurs…

Et puis je me demandais : comment peut-on parler des sciences, donc de quelque chose de difficilement accessible à l’individu lambda ? Et comment construit-on des histoires dans un champ scientifique d’où, a priori, la narrativité est absente ?

En matière d’abstraction et de rigueur, entre toutes les sciences, les mathématiques sont un cran au-dessus. Et avec les équations, on passe à un stade où il n’y a même plus de mots, on ne peut plus lire de façon habituelle. Prendre comme objet d’étude les mathématiciens était donc un peu un défi.

Concrètement, que cherchez-vous à mettre en évidence ?

Mon but est de comprendre ce que ces autobiographies racontent et de les comparer.

Par exemple, un des thèmes qui m’intéresse, c’est le moment de la découverte mathématique. En science, il existe un « lieu commun » : l’image de l’« eurêka », le savant grec Archimède qui tout à coup, dans sa baignoire, a la révélation, plus précisément, de la loi qui lie la densité et la flottabilité d’un objet placé dans l’eau (ce qu’on appelle la « poussée d’Archimède »). Il y a toute une série de paramètres que l’on va retrouver dans beaucoup de récits de découverte : le cri, le moment auquel on ne s’attend pas, le mélange des émotions…

J’ai regardé comment ce lieu commun se manifestait dans les autobiographies des mathématiciens. En réalité, ces histoires construites sur le temps long permettent de montrer que la révélation repose sur des jours, des mois, voire des années de cogitation, de blocages, d’erreurs, de détours… C’est un processus vraiment long, parfois compliqué et frustrant, qui dépend d’un travail antérieur et collectif de leurs pairs et prédécesseurs.

L’autobiographie permet de reconstituer tout le parcours de la pensée, contrairement aux articles scientifiques qui vont, de façon plus directe, d’un point A à un point B.

Je me penche également sur d’autres aspects comme les récits de vocation ou la coprésence de plusieurs langues dans l’écriture, dont cette « langue » mathématique.

Pourquoi avoir choisi la littérature comparée ?

J’ai eu très tôt un grand intérêt pour les lettres : quand j’étais petite, je voulais être écrivaine. Mes parents m’ont incitée à acquérir un petit bagage scientifique alors j’ai passé un baccalauréat S – spécialité SVT, la plus « littéraire » de toutes les spécialités! Je me suis orientée vers une classe préparatoire littéraire à Strasbourg – hypokhâgne puis khâgne. Je voulais avant tout lire et étudier la littérature et le fonctionnement de la khâgne, très pluridisciplinaire, me plaisait beaucoup. Après cela, j’ai intégré l’École normale supérieure (ENS) de la rue d’Ulm, à Paris. J’y ai fait un master 1 en littérature comparée sur le bilinguisme littéraire franco-allemand de trois poètes alsaciens. J’ai consulté leurs textes en français et en allemand, qui sont deux langues que je parle couramment. Me diriger vers la littérature comparée a été assez logique pour moi, car c’est une discipline qui porte une grande attention aux rapports entre les langues, aux questions de traduction.

Odile Chatirichvili lecture

Qu’est-ce qui a déclenché votre orientation vers des œuvres plus scientifiques ?

À l’ENS, on a la possibilité de prendre une pause dans le parcours universitaire pour tester d’autres choses, cela s’appelle une césure. C’est ce que j’ai fait pendant un an entre le master 1 et le master 2. L’objectif était de voir ce qu’il y avait en dehors du monde académique, dans les milieux du livre et de l’édition qui m’ont toujours intriguée. J’ai décidé de faire des stages, notamment un aux éditions Actes Sud. Là-bas j’ai travaillé, entre autres, sur la publication d’une traduction du roman allemand Der Hals der Giraffe de Judith Schalansky. J’ai adoré ce livre et je suis revenue à la recherche, en master, dans l’optique de creuser les questions que me posait cet ouvrage qui parlait d’une professeure de biologie. J’ai construit mon mémoire de master 2 sur le thème de l’inclusion de discours scientifiques dans la littérature contemporaine, avec un corpus constitué de ce roman ainsi que trois autres textes romanesques et autobiographiques.

Vous avez souhaité poursuivre en doctorat dans le but d’approfondir le champ de votre sujet de master 2…

Avant de démarrer, j’ai pris une année pour préparer et passer l’agrégation en lettres modernes, car pour obtenir un contrat doctoral en lettres, il est tacitement reconnu qu’il faut l’agrégation.

Par la suite, j’ai préparé mon projet et je suis entrée en contact avec celle qui allait devenir ma directrice de thèse à Grenoble, Isabelle Krzywkowski, spécialiste de l’imaginaire des sciences, des techniques et du travail en littérature contemporaine. Beaucoup de chercheurs se concentrent sur les rapports entre littérature et sciences, mais en général plutôt aux XVIIe-XVIIIe siècles, période où les sciences sont encore explicables avec des mots du quotidien. Je voulais savoir ce qu’il se passe lorsque la science devient hyperspécialisée, mais que l’on a toujours envie d’en parler.

Après plusieurs mois de réflexion, de lectures et d’échanges avec ma directrice, j’ai construit ce sujet de recherche autour des autobiographies de mathématiciens contemporains. C’était assez large au début : il y avait des chimistes, des biologistes, des physiciens… De nombreux scientifiques ont écrit des textes pour relater leurs vies. Ce sont des sources utilisées par les historiens et les sociologues, mais encore négligées par les critiques littéraires.

Comment avez-vous mené cette thèse ?

J’ai fait beaucoup de recherches, j’ai beaucoup lu, j’ai donné et assisté à des conférences, j’ai écrit des articles pour tester quelques concepts… J’ai également rencontré ponctuellement des mathématiciens, des sociologues, des historiens des mathématiques, des chercheurs en littérature… Et puis j’ai rédigé. J’ai passé de longues semaines à travailler toute seule, ce n’était pas facile, et la pandémie de Covid-19 n’a pas aidé !

Les thèses en lettres durent souvent longtemps. J’ai eu un premier financement de l’ENS pour les trois premières années, et pour les années suivantes j’ai jonglé avec un prix Jeune chercheur, l’aide de mes parents et un poste d’enseignante à l’université de Toulouse, pour vivre et continuer le doctorat en parallèle.

À la rentrée de la sixième année, en septembre 2021, j’ai pris mes fonctions d’ATER au Collège de France au sein de la chaire Sociologie du travail créateur de Pierre-Michel Menger. Cela m’apporte un éclairage nouveau et nourrit énormément ma pensée. À la différence d’un sociologue, mon matériau c’est le texte. Je n’essaie pas de donner des modèles des agissements des mathématiciens, mais d’expliquer comment ils construisent leur histoire, dans un genre littéraire particulier.

Avez-vous apprécié cette expérience ?

Oui ! La recherche en littérature demande des ressorts qui me correspondent bien comme pouvoir lire vite, ou triturer les mots pour formuler au mieux ce que je suis en train de penser. Parfois, je me relis et je me dis : « ah oui, c’est ça que je voulais exprimer ! » J’aime ce côté « écriture qui fait émerger les idées » qu’occasionne mon travail.

Cette recherche est aussi assez solitaire, même si j’ai essayé de garder des contacts avec des collègues de diverses disciplines, par des sessions de travail physiques, en bibliothèque, ou virtuelles, en visioconférence. Cela permet de se sortir un peu de son esprit et de se débloquer, en discutant, en écoutant les avis.

Mon parcours de thèse a été ponctué de moments de découragement, mais j’ai toujours privilégié au maximum ma santé physique et mentale. C’était important pour moi de garder un équilibre entre ma vie professionnelle et ma vie personnelle, et surtout d’être bien entourée.

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Odile Chatirichvili est ATER au sein de la chaire Sociologie du travail créateur du Pr Pierre-Michel Menger. Elle est également doctorante au sein de l’UMR Litt&Arts à l’Université Grenoble Alpes, sous la direction d'Isabelle Krzywkowski. Sa thèse s’intitule « Récits de science, récits de soi. Étude comparée de cinq autobiographies de mathématiciens du XXe siècle à nos jours ».

Photos © Patrick Imbert
Propos recueillis par Océane Alouda