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Coulisses d’une exposition

Entretien

Depuis 2011, le Collège de France présente gratuitement des expositions ouvertes à tous les publics. Organisées dans les murs de l’institution, en fonction de son patrimoine historique et scientifique et de l’expertise de ses professeurs, leurs conceptions mobilisent beaucoup de membres du personnel administratif et de nombreux prestataires.

La direction des bibliothèques, archives et collections (DBAC) du Collège de France coordonne tous les acteurs. Marc Verdure, directeur adjoint de la DBAC, et Violette Batailley, en charge du paramétrage de la base de données et du site Web des collections, reviennent sur la fabrication de l’exposition « Préhistoire : entre utopie et réalité » et la façon dont elle contribue à la diffusion du « savoir en train de se faire ».

Salle de l'exposition « Préhistoire : entre utopie et réalité » - © Patrick Imbert, Collège de France.

L’exposition « Préhistoire : entre utopie et réalité » s’inscrit dans une série d’expositions proposées ces dernières années au Collège de France. Comment cette thématique a-t-elle été choisie ?

Marc Verdure : Le Collège de France possède l’immense atout de pouvoir s’appuyer sur des commissaires scientifiques de premier plan, qui sont aussi des chercheurs au fait des évolutions les plus récentes de leur discipline. C’est grâce à cette double exigence que ces expositions prennent forme. Dans le cas de « Préhistoire : entre utopie et réalité », l’approche du commissaire de l’exposition, Jean-Jacques Hublin, a permis d’ouvrir des perspectives méthodologiques originales, en croisant plusieurs disciplines.

Cette programmation obéit-elle à une ligne éditoriale précise ?

Marc Verdure : Il existe une programmation prévisionnelle sur plusieurs années. Les grands principes sont validés en amont, dans un cadre institutionnel déjà établi. Les sujets, quant à eux, se construisent avec les professeurs et les équipes scientifiques. La décision sur le projet et sur le commissaire est prise en bureau élargi et l’Assemblée suit la mise en œuvre au fur et à mesure de l’avancement des travaux. Le Collège de France élabore dans ce cadre une véritable politique de valorisation des savoirs.

Quels sont les acteurs mobilisés dans une exposition de cette nature ?

Violette Batailley : Ils sont nombreux. D’abord, nous procédons à une étude de faisabilité. Si le commissariat scientifique est alors central, la régie intervient très tôt, car il faut déjà penser aux disponibilités des œuvres et aux contraintes techniques liées à leur présentation. Puis viennent les scénographes, les graphistes, les concepteurs de la muséographie. Enfin, au moment du montage, tous les métiers se rejoignent : transporteurs, installateurs, électriciens, convoyeurs, peintres, etc. Le travail de la régie consiste à coordonner l’ensemble dès l’origine du projet.

Quel a été votre rôle dans cette exposition ?

Marc Verdure : J’ai travaillé sur la coordination générale. Une exposition se construit en trois temps : la conception scientifique, la faisabilité administrative, juridique, financière et assurantielle, puis la réalisation matérielle. Notre rôle est de faire circuler l’information. Il faut rappeler les dates, les échéances, et veiller à leur respect par tous les acteurs. Il faut articuler à cet égard l’intervention des scientifiques, des personnels administratifs et des équipes techniques.

Violette Batailley : Mon rôle, ainsi que celui de mes collègues, a été d’assurer la coordination pratique et technique : suivre la liste des œuvres tout en gardant à l’esprit les contraintes de conservation et les questions de faisabilité. Il faut penser aux systèmes d’accrochage, aux alarmes, aux distances de sécurité, à la circulation des objets et aux exigences des prêteurs. Le plus important est d’anticiper et de relier entre eux tous les intervenants. Notre rôle est majeur également dans la phase de réalisation opérationnelle ; pour cette exposition, nous avons aussi assuré le transport et l’installation de nombreuses œuvres.

Kinga, reconstitution d'une femme néandertalienne habillée de manière contemporaine. Dermoplastie de l'artiste Élisabeth Daynès - © Patrick Imbert, Collège de France.

Quels ont été les principaux défis de cette exposition ?

Violette Batailley : Le premier défi tient au lieu lui-même. Le Collège de France n’est pas un musée. Il faut donc travailler avec un espace qui n’a pas été pensé pour accueillir des expositions. Cela impose des contraintes de circulation, de lumière et de montage. Il faut en outre composer avec des publics différents, ceux des cours et ceux des visiteurs. La signalétique, les accès et les usages du bâtiment doivent être pensés avec soin.

Marc Verdure : À cela s’ajoute une contrainte très concrète. Les salles ne sont pas équipées de cimaises comme dans un musée. Il faut tout construire ou presque. Cela suppose du bois, de la peinture, du temps et une logistique précise. Le montage dure au moins quinze jours. C’est long. Cela est d’autant plus exigeant que tout se fait pendant le fonctionnement normal de l’institution.

Quel a été le calendrier de préparation ?

Marc Verdure : La préparation de l’exposition a commencé dès la rentrée 2024. Le premier synopsis a été établi en janvier 2025. Ensuite, le comité scientifique s’est réuni régulièrement, ainsi que le comité de pilotage opérationnel associant l’ensemble des services concernés (enseignements et partenariats, services généraux et accueil, affaires financières et budgétaires, éditions, hygiène et sécurité, patrimoine et immoblier, etc.) avec l’aide du directeur général des services. Le projet s’est développé sur environ deux ans.

Quelles sont les difficultés propres à la phase de montage ?

Violette Batailley : Le montage suppose de rationaliser le temps et l’espace. Il faut harmoniser les demandes des prêteurs, les exigences de conservation, les impératifs techniques et les délais de livraison. Malgré toute cette anticipation, des imprévus surviennent toujours. Le rôle de l’équipe consiste alors à réagir vite et à trouver une solution.

Marc Verdure : Les deux dernières semaines demeurent les plus chargées. Les œuvres arrivent, les convoyeurs se déplacent, les transports peuvent prendre du retard. Il faut affecter chaque membre de l’équipe au bon interlocuteur et au bon moment. Le travail peut sembler invisible, mais il est essentiel. Sans cette coordination, rien ne tient. 

Réduction 1:5 des peintures paléolithiques de la caverne d'Altamira près Santander, en Espagne, par Cartailhac et Breuil - © Patrick Imbert, Collège de France.

Le Collège de France dispose-t-il de collections propres ?

Violette Batailley : Le Collège conserve des collections très diverses. Elles comprennent principalement des instruments scientifiques, mais aussi des pièces archéologiques, des fonds ethnologiques liés au Laboratoire d’anthropologie sociale, des œuvres d’art, des sculptures, des tableaux, ainsi que des dépôts du Centre national des arts plastiques et de la Manufacture de Sèvres. Il s’agit d’un ensemble riche, encore en cours d’inventaire.

Marc Verdure : Pour l’exposition « Préhistoire », en revanche, les collections propres de l’institution ont été peu mobilisées, même si quelques objets et livres anciens ont été présentés, notamment un moulage de Toumaï. L’essentiel des pièces exposées provient de prêts extérieurs. C’est ce qui permet d’enrichir fortement le propos scientifique et muséal.

Comment se sont construits les partenariats avec les prêteurs ?

Marc Verdure : Nous avions d’abord envisagé de privilégier des prêts en Île-de-France, par facilité de transport. Toutefois, cela n’a pas suffi vu l’ampleur de l’exposition. Il a donc fallu aller plus loin, notamment à Toulouse, où la Préhistoire française possède des collections importantes. Les grands établissements sont très attentifs aux conditions de prêt. Le statut du Collège de France peut être un atout, surtout lorsque les commissaires scientifiques sont immédiatement identifiables et reconnus.

Violette Batailley : Cette exposition comporte une vingtaine de prêteurs. Ce sont souvent de grandes institutions. Certaines œuvres sont rarement exposées, parfois conservées en réserve depuis des années. Certaines d’entre elles ont été restaurées pour l’occasion. C’est aussi l’un des intérêts majeurs du projet : montrer des pièces peu visibles, voire inédites pour le public.

Quelle est la vie de l’exposition après l’ouverture ?

Violette Batailley : Le travail ne s’arrête pas au vernissage. Il continue pendant toute la durée de l’exposition. Il faut assurer l’allumage, suivre les dispositifs multimédias, nettoyer les vitrines, vérifier les alarmes, contrôler les courbes climatiques et maintenir le bon état des objets. C’est une vigilance permanente.

Marc Verdure : Il faut aussi penser au public, à la médiation et à la visite. Nous participons, à notre mesure, à la vie de l’exposition. Cela fait partie du projet. Une exposition doit rester vivante. Elle doit continuer à être expliquée, surveillée et habitée par les équipes.

Y a-t-il une mémoire des expositions passées ?

Marc Verdure : Chaque étape est archivée : les contrats, les assurances, les dessins préparatoires, les choix scénographiques. S’y ajoute la visite virtuelle en 3D, qui permet de conserver une trace durable du projet.

Violette Batailley : Nous avons aussi une base de données qui centralise les expositions passées. Elle permet de retrouver les objets par section, de suivre les prêts éventuels et d’assurer une vraie traçabilité. C’est un outil de travail précieux.

Que dit, selon vous, ce type de projet sur le rôle du Collège de France ?

Marc Verdure : Cela montre que le Collège de France ne se contente pas de transmettre des savoirs en salle de cours. Il les rend aussi visibles autrement. L’exposition est une autre manière de diffuser les savoirs. Elle permet de toucher des publics variés et de faire découvrir l’institution sous un autre jour.

Violette Batailley : Et cela s’inscrit pleinement dans les missions de recherche et de diffusion des savoirs de l’établissement. Le projet mobilise les équipes, réunit les services et crée un véritable élan collectif. Il permet aussi de faire vivre le bâtiment différemment. C’est une expérience de travail, mais également une expérience intellectuelle et humaine.

Jusqu’au 19 juillet 2026, la grande exposition du Collège de France « Préhistoire : entre utopie et réalité » invite à un face-à-face troublant avec nos plus lointains ancêtres, entre ce que nous savons d’eux… et ce que cela dit de nous.