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Foucault : les années Collège

Entretien
Michel Foucault - © BnF.

À l’occasion du centenaire de la naissance de Michel Foucault, le Collège de France, en partenariat avec la Bibliothèque nationale de France, présentera du 30 septembre 2026 au 15 janvier 2027, l’exposition « Foucault. Une aventure intellectuelle au Collège de France ».

Le Pr Didier Fassin, commissaire de cette exposition, revient sur une pensée qui n’a rien perdu de sa force critique et invite à redécouvrir ce philosophe et ses quatorze années d’enseignement au Collège de France.

Au-delà de la date anniversaire de sa naissance, pourquoi vous a-t-il paru nécessaire, en plus des cours et des colloques que vous aurez donnés cette année, d’organiser une exposition sur Michel Foucault ?

Didier Fassin : Non seulement Michel Foucault est l’auteur le plus cité au niveau international dans les sciences sociales et les humanités, mais sa présence a marqué l’histoire contemporaine du Collège de France par l’originalité, la créativité et l’engagement de ses enseignements. Sans faire l’exégèse de son œuvre ni l’hagiographie de son auteur, il m’a semblé important d’honorer sa mémoire, et surtout de dire combien sa pensée demeure pertinente pour appréhender les multiples défis et les redoutables dangers auxquels notre monde est confronté.

À l’heure où Foucault est devenu une référence mondiale dans les sciences humaines et sociales, comment éviter la simple célébration patrimoniale pour retrouver la force critique de son geste intellectuel ?

Didier Fassin : Après sa mort, son œuvre a été, en France en particulier, relativement délaissée, avant d’être au fil des ans de plus en plus convoquée dans de multiples lieux, jusqu’à être revendiquée, notamment aux États-Unis, par des idéologies libertaires auxquelles il n’aurait jamais adhéré. Double risque, donc, d’effet de mode et de détournement de la pensée. Pour l’éviter, il faut s’en tenir à sa méthode exigeante en se rappelant son rêve que sa production intellectuelle serve de boîte à outils dans laquelle chacun s’autorise à puiser pour étudier toutes sortes d’objets.

Pourquoi le passage de Foucault au Collège de France, de 1970 à 1984, reste-t-il si central pour comprendre son travail intellectuel ?

Didier Fassin : Le cours était une performance, comme il aimait à le dire, mais c’était surtout une incessante exploration de nouvelles pistes de réflexion, puisque la règle du Collège de France est que chaque année l’enseignement doit être différent. Cette obligation a été prise très au sérieux par Michel Foucault, au point que la réorientation de ses thèmes et de ses théories a pu troubler ses collègues et ses élèves, comme par exemple le retour à l’Antiquité gréco-romaine et l’étude du souci de soi pendant les dernières années. La publication posthume des cours, qui est une heureuse trahison de son testament, a donc complètement bouleversé la connaissance qu’on avait de sa pensée à travers les seuls livres parus de son vivant. Il y a de plus, dans les cours, la liberté d’une pensée en mouvement que la forme écrite tendait à atténuer.

Que dit, selon vous, le succès durable de ses enseignements, notamment par la publication aux éditions du Seuil des cours au Collège de France jusqu’en 2015, sur l’actualité de sa pensée ?

Didier Fassin : Non seulement son succès est durable, mais son influence grandit, comme le révèlent les statistiques des citations de son œuvre dans les travaux contemporains. S’il en est ainsi, c’est que sa démarche critique, d’inspiration paradoxalement à la fois kantienne et nietzschéenne, est en effet une invitation à remettre en cause les évidences, à ne pas prendre pour argent comptant la manière dont le monde nous est donné, à nous interroger sur la part de circonstanciel et d’arbitraire qui le caractérise, à nous demander comment il pourrait être autrement.

Comment avez-vous voulu faire apparaître le Foucault enseignant, celui du Collège de France, par rapport à l’intellectuel public ?

Didier Fassin : Une coupure remarquable est établie par Michel Foucault entre le travail théorique, souvent érudit, qu’il présente au Collège de France, et les prises de position, parfois radicales, qu’il défend à l’extérieur. Il peut y avoir un écho entre les deux, comme lorsqu’il donne ses cours « Théories et institutions pénales » et « La Société punitive » dans une période où il anime le Groupe d’information sur les prisons et intervient souvent dans les médias et dans la rue, mais il prend alors soin d’interrompre la chronologie de sa recherche au XIXe siècle, à distance des révoltes des prisons de son temps. Pour son public, cependant, l’enquête sur le système pénal et les inégalités de traitement des illégalismes entre en résonance avec le présent.

Que révèlent les archives sonores que nous pourrons entendre dans l’exposition ?

Didier Fassin : Nous avons tenu à ce que le visiteur puisse prendre conscience du timbre et de la diction de Michel Foucault. À cet effet, un casque sera mis à disposition pour l’écoute de l’extrait de l’un de ses cours prononcés dans nos murs. Par ailleurs, l’enregistrement complet de ses enseignements, disponible sur le site du Collège de France et dont des extraits commentés sont accessibles dans des podcasts de France Culture, fait entendre sa voix immédiatement reconnaissable, en même temps que l’agilité de son propos et l’humour de ses remarques. Il permet également de constater à quel point il concevait ses leçons comme un échange avec son public, une forme de dialogue avec des auditrices et des auditeurs muets, mais bien présents.

Qu’apportera cette exposition à la lecture classique de Foucault ?

Didier Fassin : Le parcours de l’exposition, qui présentera de nombreux documents originaux, suit celui de ses années au Collège de France, depuis son élection jusqu’à sa mort précoce, montrant sa production intellectuelle prolifique, s’attachant à ses relations amicales avec ses collègues et à ses multiples interventions partout dans le monde. Cinq conférences, ainsi qu’une performance théâtrale à la Bibliothèque nationale de France, ponctueront la durée de l’exposition. Ces événements permettront de voir Michel Foucault au travail, aussi bien dans sa préparation des cours que dans les échanges au sein de son séminaire. Ces rendez-vous avec le public réinscriront ainsi les années passées par Michel Foucault au Collège de France dans leur dimension historique.