Résumé
Dans ma leçon inaugurale, usant d'une rétrospective historique, je me suis appliqué à distinguer deux groupes d'intellectuels européens : d'un côté les « hommes de bonne conscience », et de l'autre « cette espèce qui se plaint » (P. Valéry). Avec toutes les réserves inhérentes à ce genre de classifications grossières, je proposerais de ranger les hommes de science sous la rubrique « hommes de bonne conscience », et les intellectuels d'orientation plutôt littéraire et herméneutique — les hommes de lettres — sous la rubrique « espèce qui se plaint ». L'histoire de la bonne conscience commence au XVIIe siècle, à l'époque où la science au sens nouveau du terme, la « new mechanical philosophy », trouve son ancrage institutionnel dans les grandes académies européennes. Les causes de cet acte de naissance ne sont pas seulement de nature cognitive, elles sont aussi de nature sociale et politique : si les instances politiques soutiennent et encouragent la science nouvelle, c'est aussi parce que cette dernière a érigé en programme la prise de distance par rapport à la politique et l'abandon de toute finalité normative. Par là-même, l'homme de science en tant qu'individu se trouve déchargé de toute responsabilité quant aux conséquences de sa pratique, et la science en tant que telle s'en trouve desculpée. La « morale par provision » esquissée par Descartes dans son Discours de la méthode devient la norme de conduite absolue de l'homme de science.
À l'opposé, se trouvent les intellectuels qui, pour reprendre le mot de Paul Valéry, se considèrent comme les membres de l'« espèce qui se plaint » et qui cultivent leur malaise face au monde sous la forme d'une attitude de mélancolie prenant rapidement les traits d'une déformation professionnelle. L'intellectuel, dans son insatisfaction, trouve refuge dans l'utopie. La tension entre mélancolie et utopie commande la politique de l'esprit — autre mot-clé de Paul Valéry — des intellectuels européens au même degré que les tensions (aux modalités spécifiques selon les différents pays européens) entre hommes de science et hommes de lettres.