Résumé
Cette leçon établit d'abord les sociétés lignagères dans le cadre théorique universel. Comme toutes les sociétés humaines, les sociétés lignagères qui sont en cause ne possèdent pas seulement des systèmes de droit positif, ainsi que l'a établi l'anthropologie juridique, mais elles possèdent également un noyau minimal de droits de l'homme en même temps qu'elles violent des droits de l'homme suivant des modalités particulières.
Ensuite, cette leçon élucide les fondements indigènes des droits avant d'énoncer les droits. Si, pour le philosophe moderne, la dignité qui fonde les droits réside dans le caractère infini en valeur de la liberté métaphysique, pour l'homme des sociétés lignagères ici considérées cette dignité que désignent l'esprit et le nom a deux sources : l'une, religieuse, renvoie à la personne en tant que figure et messager de la divinité ; l'autre, morale, est la volonté absolue du bien et du mal — gozê, gu, ag-n — dont le possesseur peut mésuser comme c'est le cas du gozêgnon, gugnon, agnu — appelé sorcier de façon incorrecte.
Les droits qui reviennent à cette dignité chez tous sont des droits humains, sociaux, économiques, culturels avant d'être des droits politiques. Tels sont le droit à la vie, le droit à la vie humaine (alimentation, logis, vêtement, santé, éducation, jeu), le droit à la paternité, à la maternité et à la filialité et le droit à la fraternité ou à la sororité. Tels sont les droits au mariage, à la maison, à la famille, au patrimoine, au matrimoine. Tels les droits de participation à la vie publique, au partage des biens communs, à la belle mort et l'inviolabilité des enfants, des femmes, des personnes âgées dans la guerre.
Enfin, cette leçon introduit les concepts analytiques de l'esclavage du point de vue de cette anthropologie. En fonction de cette possession de droits qui constitue la plénitude sociale, on distingue en effet deux niveaux de dépossession de droits ou de déchéance. Le premier niveau est celui des hommes et des femmes libres. Tels sont les captifs et captives de guerre que l'on peut racheter ; tels sont les criminels ou délinquants dont la peine peut venir à terme.
Le second niveau de déchéance ou dépossession est celui qui atteint les esclaves. Par la vente qui finalise en effet une captivité, une excommunication sociale ou une condamnation, une femme ou un homme déchu bascule définitivement dans l'esclavage. Là, tant que le sort le préserve en vie dans les rapports de reproduction, de production, et d'instrument politique, sa déchéance reste inachevée. Le jour où le sort le destine à une immolation et au sacrifice, sa déchéance s'achève et sera parfaite. Les survivants qui entrent en résistance ou en contestation participent au cycle de la repossession des droits perdus ou de la réhabilitation. Les uns connaissent une réhabilitation subjective, s'ils sont acteurs et sujets de la repossession ; par la réhabilitation objective au contraire, d'autres bénéficient d'une rédemption ; le plus célèbre et le plus heureux rédimé reste le bel esclave kweni racheté pour sa beauté par un chef bété, libéré pour son savoir médical et devenu chef de village, successeur de son maître : Guédé Titiku « le Noir ».
Cette anthropologie des droits nous libère de deux illusions. Tout d'abord il n'y a pas de table rase : les sociétés lignagères ont produit et vécu des droits humains. Mais ces droits restent marqués de deux tares : ils sont limités par l'androcentrisme et la séniocratie et ils comportent des contradictions avec leurs principes. Ensuite l'abolition juridico-politique n'est pas la fin de l'esclavage du point de vue anthropologique.