Destructionis destructio. Heidegger, Foucault et la pensée médiévale

La question directrice du séminaire de 1938/39 sur la Deuxième considération inactuelle était « “comment le rapport représentatif et perceptif de l'homme à l'étant, sous la figure (Gestalt) de la relation sujet-objet, acquiert-il sa primauté” dans l’histoire ? ». La réponse : parce que l’animal rationale devient l’unique subiectum et le subiectum lui-même se voit limité à ce qui est et se dit « ego ». C’est un changement (Wandel) dans notre « être-là historial », dans l’histoire « que nous sommes ». Ce changement ayant pour origine un changement de l'essence de la vérité, on a entamé un examen plus approfondi de l’idée heideggérienne d’histoire de la vérité. L’histoire de la vérité est une « histoire de l’essence de la vérité », des « changements de l’essence de la vérité » : ce n’est ni une simple « histoire du concept de vérité » ni une « histoire du tenir pour vrai ». Le changement du rapport représentatif de « l'homme représentant » à l'étant et sa transformation en relation sujet-objet ont pour origine le changement de/dans l’essence de la vérité, que constitue le passage de la rectitudo à la certitudo. Ce passage de la « rectitude au sens de se diriger et se régler sur quelque chose », où la vérité est définie en termes médiévaux comme une « adaequatio intellectus ad rem», à la certitude du sujet défini par la synthèse de la subjectité et de l’égoïté, de la Subiectität et de l’Ichheit, se fait chez Descartes et chez Kant, interprète de Descartes. On a étudié à cet égard les textes de 1941 (intégrés au second volume du Nietzsche) La Métaphysique en tant qu’histoire de l’être et Projets pour l’histoire de l’Être en tant que métaphysique, où Heidegger analyse la « préjacence » (Vorliegenheit) du je et la structure de la représentation subjective (cartésienne), la cogitatio, en tant qu’elle est étendue à la sphère du non-cognitif. On a procédé à une comparaison entre deux modèles de l’immanence psychique (distinguée de l’inhérence physique) qui tous deux rendent compte de l’inférence captée par la KK-thesis hintikkienne (Kap É KaKap, si a sait que p, a sait que a sait que p) : le modèle heideggérien de la pré-jacence-immanence constante de l’ego cogito cogitatum cartésien au cœur de la repraesentatio (Vor-stellung) et le modèle brentanien de l’auto-inclusion de l’acte psychique (« tout acte psychique se contient lui-même à titre d’objet second »). La thèse affirmant que la « subjectivité » (Subjektivität) de la métaphysique moderne est un « mode de la subjectité » (Subjectität) est une thèse sur l’histoire de l’être que Heidegger avance grâce à une « historicisation » continue de la notion de Vor-stellung. On a analysé en détail le « grand récit » heideggérien de la subjectivation dans La Métaphysique en tant qu’histoire de l’être et ses deux fondements initiaux : l’ἰδέα platonicienne devient l’idea et celle-ci la représentation (Vorstellung). L’ἐνέργεια aristotélicienne devient l’actualitas et celle-ci la réalité effective (Wirkilchkeit). On a conclu en soulignant que l’histoire de la vérité s’inscrivait dans l’histoire de l’Être/Estre et en isolant trois points à examiner :

  • 1) la distinction entre rectitude et certitude et la conception de la vérité comme adaequatio ;
  • 2) le rôle attribué, en l’affaire, à Descartes ;
  • 3) la place accordée au Moyen Âge dans le ou les récits heideggériens de la naissance du sujet moderne.

La seconde heure, consacrée aux conditions du passage de la rectitude à la certitude, a permis d’examiner les trois acceptions médiévales de la « veritas» :

  • 1) la vérité de la chose (veritas rei), soit « le vrai est « ce qui est » (id quod est) ;
  • 2) la vérité-rectitude « anselmienne », soit « la vérité est la droiture perceptible au seul esprit » (rectitudo sola mente perceptibilis) ;
  • 3) la vérité-correspondance, soit la vérité est l’« adéquation de la chose et de la pensée » (adaequatio rei et intellectus).

Après la thèse d’Augustin sur la vérité de la chose, on a analysé en détail celle d’Anselme sur la rectitudo (rectitude, droiture), avec sa théorie des deux vérités de l’énonciation, fondée sur la distinction entre la droiture/vérité de l’énonciation qui « signifie ce qu’elle a reçu de signifier », et la droiture/vérité de l’énonciation qui « signifie ce en vue de quoi elle a été faite pour signifier ». On a ensuite examiné les sources de la définition de la vérité-correspondance : les alléguées (Isaac Israeli) et les véritables (Avicenne). On a exposé la théorie avicennienne de la certitude, sa distinction entre certitude et vérité et sa reprise scolastique, à savoir la distinction des deux sens de l’adaequatio rei et intellectus : de l’intellect (humain) à la chose, intellectus ad rem, de la chose à l’intellect (divin), rei ad intellectum. On a caractérisé la conception scolastique par la distinction entre la vérité comme conformité de la pensée humaine aux choses créées et la vérité comme conformité du créé à sa cause exemplaire, la Pensée divine créatrice, adéquation définie comme « certitudo » de la chose. De là on a considéré la distinction entre les deux sens de « res » (chose) chez Henri de Gand : a) « a reor reris » (opiner, imaginer), b) « a ratitudine» (certification, possession d’un « être de l’essence »), et analysé la thèse qu’elle fonde, à savoir il n’y a certitude que des choses dites a ratitudine qui possèdent un esse essentiae, c’est-à-dire un exemplaire en Dieu (par opposition aux fictions). On a conclu l’examen des thèses scolastiques par la distinction entre « vérité du dit » (veritas dicti) et « vérité du disant » (veritas dicentis) ; vérité du discours (sermo) du point de vue de la chose et véracité du discours du point de vue de l’intention du locuteur (Bonaventure) ; vérité-vertu, habitus de l’agent, et vérité-objet (Thomas d’Aquin) ; adéquation de la pensée à la chose et adéquation de la chose à sa règle (modèle ou norme). On a repris ensuite sur ces bases l’archéologie des thèses de Heidegger sur la vérité. La distinction entre les deux sortes d’adéquation est posée et analysée dans Die Frage nach dem Ding, le cours fribourgeois du semestre d’hiver 1935/36. Selon Heidegger, la distinction des deux sens de l’adéquation ancre la conception médiévale de l’essence de la vérité dans un dispositif articulé sur la notion d’ens creatum : l’univers dit « antico-médiéval » de la « production ». Le modèle scolastique est analysé en détail dans l’Einführung in die phenomenologische Forschung, dans une longue section consacrée au « verum esse chez saint Thomas d'Aquin ». Ni les textes de Koyré ni ceux d’Hyppolite connus de Foucault ne laissent imaginer la place que le dossier médiéval tient dans la réflexion de Heidegger. Pourtant Vom Wesen der Wahrheit contient une référence explicite à la thèse scolastique : « … la veritas comme adaequatio rei (creandae) ad intellectum (divinum) garantit la veritas comme adaequatio intellectus (humani) ad rem ». Dieu fait partie du jeu de la vérité. On ne peut l’en extraire. Histoire de la vérité et histoire de l’Être sont indissociables.