Baudelaire et l'industrie du chiffonnage

Le chiffonnier est partout dans l’immense littérature du xixe siècle que Walter Benjamin nomme « panoramique » (physiologies et tableaux de Paris). L’activité poétique de Baudelaire, de la monarchie de Juillet au Second Empire, correspond à l’âge d’or du chiffonnage à Paris, entre la révolution industrielle et le développement de la chimie organique. Toujours accompagné de ses trois emblèmes – la borne, la hotte et le crochet –, le chiffonnier est un recycleur universel, ainsi que le décrit Pierre Larousse. Les chiffons et les vieux papiers sont indispensables pour la fabrication du papier neuf et du carton. Tout est récupéré : les os, pour le sucre et les allumettes, le verre, les clous, les chiens et les chats morts, les cheveux… Dans le Paris-Guide de 1867, Edmond Texier joue sur le double sens du « chiffon », à la fois objet de la coquetterie féminine et morceau de vieux linge. L’activité des chiffonniers devient assez rémunératrice pour que l’on puisse bien en vivre, voire faire fortune. En 1875, Maxime Du Camp compte à Paris 5 952 chiffonniers médaillés (enregistrés auprès de la préfecture de police) ; ils ont leur « bourse », rue Mouffetard. Tout ce discours du recyclage est résumé par le titre d’une planche de Leçon de choses illustrées, au début des années 1880 : « Rien ne meurt sur la terre, tout se transforme. » Toutefois, dès cette époque, la pâte issue du bois supplante la pâte de chiffon dans la fabrication des papiers, et la collecte des ordures ménagères s’organise différemment, grâce aux arrêtés du préfet Poubelle, en 1883-1884. Le chiffonnier ne survivra que comme un type pittoresque parisien.

Dans le deuxième « Spleen », Baudelaire dresse une liste familière d’objets usagés. Francesco Orlando lie la mélancolie de ce poème à l’anéantissement par la modernité de toute expérience intime des choses ; les objets perdent leur fonction et deviennent des reliques, comme dans « Le Cygne » ou dans « Le Flacon ». Pourtant, l’époque ne laissait pas de restes : si les matériaux du « Spleen » avaient été déposés dans la rue, ils auraient été aussitôt ramassés et revendus. C’est le moment où le mot d’«  occasion » change de sens pour désigner un bien usagé remis en vente (les premières attestations concernent le cachemire). Dans L’Âne mort et la Femme guillotinée, de Jules Janin, en 1829 (roman qui marqua Baudelaire), le cadavre de la jeune femme exécutée est volé le lendemain de l’inhumation pour l’école de médecine. La mélancolie de Baudelaire est certes liée aux objets démodés, mais elle est exacerbée par le fait que ceux-ci ont toujours une valeur de réemploi. Un chiffonnier, c’est aussi un meuble à tiroirs où les femmes serrent des souvenirs ; c’est le meuble du « Spleen ». Le jeu sur le double sens est répandu, par exemple dans L’Hermite de la Chaussée d’Antin d’Étienne de Jouy, qui décrit en 1811 une mode venue d’Angleterre, lancée par les femmes qui collectionnent les souvenirs de leurs amis dans un « chiffonnier sentimental », sur le modèle de l’« album » du siècle précédent.