Comme si c'était la première fois

En novembre 1913, eut lieu la parution à compte d’auteur de Du côté de chez Swann, le premier volume d’À la recherche du temps perdu, chez Bernard Grasset. L’achevé d’imprimé est daté du 8 novembre. Le livre fut mis en vente le 14 novembre. C’est une date-tournant. Après les projets de Jean Santeuil et du Contre Sainte-Beuve, Proust a commencé en 1908, avec la question mémorable : « Faut-il en faire un roman, une étude philosophique, suis-je un romancier ? » (Carnet 1). Le second volume ne sera achevé qu’en novembre 1918 et mis en vente en juin 1919 chez Gallimard. Entre temps, l’œuvre aura été profondément transformée. Deux titres seront encore publiés avant la mort de l’écrivain en 1922, puis trois titres posthumes. L’année 1913, c’est donc un moment capital dans l’histoire de l’œuvre ainsi que dans la vie de l’écrivain.

Nous marquons le centenaire de la publication de Du côté de chez Swann, en revenant au texte. Malgré beaucoup d’études consacrées à Proust, nous voudrions lire et relire ce roman canonisé comme si c’était la première fois. En vérité, ce monument de la littérature française est resté mobile jusqu’au dernier moment en novembre 1913 sur les cinquièmes épreuves, ainsi que le montre le fait que la première phrase du roman, frappée comme une sentence, était plutôt un pis-aller, trouvé dans une correction de la dactylographie que l’écrivain allait encore chercher à modifier sur les épreuves.

Il ne s’agira donc ni d’une histoire culturelle de l’année 1913, marquée par une explosion moderne, ni de sa reconstitution à travers la correspondance et d’autres documents du romancier. Il est toutefois utile d’évoquer brièvement la chronologie. Proust a entrepris de publier son roman depuis la fin d’octobre 1912. Dans la correspondance, celui-ci est décrit comme se composant alors de deux parties. La première, qui recouvre Du côté de chez Swann et À l’ombre des jeunes filles en fleurs, a été dactylographiée peu à peu depuis l’automne 1909 et fait plus de sept cents pagesdactylographiées. Cette dactylographie du premier volume a été achevée vers l’été 1912. La seconde partie qui était encore enfouie dans les cahiers manuscrits est une partie mondaine autour des Guermantes et pédérastique autour de Charlus, comprenant le voyage en Italie, le mariage de Saint-Loup, la découverte de l’esthétique du temps retrouvé au cours de la matinée chez la princesse de Guermantes.

Proust à l’automne 1912 envisage donc toujours un diptyque : deux volumes de sept cents pages avec un titre général, Les Intermittences du cœur, et deux titres particuliers, Le Temps perdu et Le Temps retrouvé. À la fin d’octobre, les choses sont prêtes, comme en témoigne une profusion de lettres. Il écrit à Fasquelle à la fin d’octobre pour lui envoyer son manuscrit, en l’avertissant qu’il y aura un passage indécent dans la seconde partie du livre, non encore prête, où Charlus se révélera un pédéraste. Parallèlement, il prend contact avec Gaston Gallimard en décembre 1912. À ce stade déjà, il comprend que deux volumes de sept cents pages seront insuffisants et qu’il faudrait passer à trois volumes de cinq cents cinquante pages, Le Temps perdu, À l’ombre des jeunes filles en fleurs et Le Temps retrouvé, gardant toujours Les Intermittences du cœur comme titre général.

La suite est bien connue : sur la base du rapport très sévère de Jacques Madeleine sur le manuscrit de Proust, Fasquelle le lui retourne le 24 décembre ; la deuxième dactylographie qui a été envoyée chez Gallimard reçoit le même sort. Après avoir essuyé un troisième échec chez Ollendorff à la mi-février 1913, l’écrivain s’adresse enfin à Bernard Grasset, par l’intermédiaire de René Blum, pour une publication à compte d’auteur. Le manuscrit est envoyé à la fin de février ; le contrat est conclu à la mi-mars. L’ouvrage sera publié à la fin de l’année avec des publicités. Le remaniement du livre reste considérable sur les épreuves. À partir du 31 mars, Proust commence à recevoir les premiers placards. Il s’agit des grandes feuilles qui contiennent huit pages non encore paginées et qui sont conservées aujourd’hui à la Fondation Bodmer à Genève. C’est à cette étape que Les Intermittences du cœur est devenu À la recherche du temps perdu et que Le Temps perdu est modifié en Charles Swann avant de devenir Du côté de chez Swann. Trois hésitations majeures sont à noter : le titre, la première phrase et la fin du volume, puisque Proust devra renoncer à ces sept cents pages qu’il voulait y inclure.