Épisode 4 : « Le même degré d'hérédité que Montaigne »

La bibliographie sur la judéité de Proust s’était beaucoup enrichie entre l’article d’André Spire en 1923, en anglais dans la Jewish Chronicle, puis en français dans Menorah, et son recueil dans Quelques Juifs et demi-Juifs en 1928. Spire cite Léon Pierre-Quint et Benjamin Crémieux dans la note liminaire ajoutée en 1928 aux pages de 1923. Il rappelle leurs points de vue plus (Pierre-Quint) ou moins (Crémieux) circonspects sur la validité d’une lecture juive du roman de Proust. Il aurait pu mentionner aussi les contributions au débat d’Albert Thibaudet et d’Albert Cohen dès 1923, puis celles de Denis Saurat en 1925 ou de René Groos en 1926 (nous y viendrons), ainsi que les nombreuses allusions à Proust parsemées tout au long de La Revue juive d’Albert Cohen en 1925…

Un second lieu commun répandu dans nombre de ces études, à côté de la citation ubiquitaire de Sodome et Gomorrhe II sur la ténacité atavique de Swann, malade durant l’affaire Dreyfus et retrouvant Sion, c’est la comparaison avec Montaigne, demi-juif comme Proust. La référence à Montaigne sert en outre à introduire la parenté philosophique qui lierait Proust à Bergson, au titre de leur pensée de la mobilité qui ressemblerait à celle des Essais. La tradition critique attribue la paternité du parallèle entre les deux ou trois écrivains à Albert Thibaudet, dans son article, « Marcel Proust et la tradition française », pour le numéro d’« Hommage à Marcel Proust » de La Nouvelle Revue française du 1er janvier 1923[1].

Figure 1 La Nouvelle Revue française, janvier 1923 ; Albert Thibaudet.

Mais Georges Cattaui, on l’a constaté, citait déjà Montaigne dans sa nécrologie de Menorah un mois plus tôt, en décembre 1922 : « […] je ne sais si l’on a jusqu’ici prononcé le nom de Montaigne », précisait-il, revendiquant par là une sorte de priorité. Puis il mentionnait dans une note sa rencontre avec Thibaudet, après coup, comme un hasard objectif : « […] par une de ces coïncidences que je ne cherche pas à expliquer, j’ai fait de façon tout à fait fortuite la connaissance de M. Thibaudet peu de jours après avoir noté les remarques que je donne ici sur Proust et sur Montaigne[2]. »

De fait, le recoupement entre Proust et Montaigne, ou entre la prose de Proust –à la fois son style et sa pensée, ou son style de pensée – et celle des Essais, avait été fait bien plus anciennement, mais sans allusion jusque-là à leur commune demi-judéité. Celle de Montaigne, réelle ou imaginaire, était familière du public cultivé au tournant des siècles (même si les origines marranes de sa mère, Antoinette de Louppes, ne sont toujours pas établies avec certitude, et moins encore la conscience que Montaigne aurait pu en avoir).

Figure 2 Théophile Malvezin, Michel de Montaigne, son origine, sa famille, 1875.

Théophile Malvezin fut le premier biographe de Montaigne à insister sur son hérédité maternelle, dans Michel de Montaigne, son origine, sa famille, ouvrage publié en 1874[3], et pendant de l’Histoire des juifs à Bordeaux du même auteur[4]. Barrès, on l’a vu, n’ignorait pas cette conjecture et renvoyait aux origines juives de Montaigne dans son Greco ou le Secret de Tolède, mais non sans une certaine gêne et en exerçant très vite son droit de retrait : « Toutes ces affirmations sont trop aventureuses. Il y a là un problème que je ne suis pas en droit de résoudre contre un grand écrivain français[5]. »

Proust (4) figure 3

Figure 3 Barrès, Greco ou le Secret de Tolède, 1912.

Le rapprochement entre les deux écrivains peut paraître aller de soi (je me suis intéressé à l’un et à l’autre parce qu’ils écrivent un peu de la même manière, en amplifiant sans cesse leur œuvre unique jusqu’au jour de leur mort), mais il a pu longtemps servir (c’est en tout cas l’hypothèse que je formule ici) à laisser entendre la judéité de Proust sans la signaler expressément, ce qui aurait paru indélicat de son vivant. Il est en effet remarquable que, dès le lendemain de la mort de Proust, Montaigne ait servi à justifier les analyses, qui se multiplièrent sans tarder, de l’influence de ses origines juives sur son œuvre. Auparavant, Montaigne était un euphémisme commode, sorte de message codé, qui permettait de faire comprendre, sans le dire, que Proust était juif et que certains traits de sa pensée et de son style en découlaient.

Accessoirement, la légendaire amitié de Montaigne et de La Boétie (« Par ce que c’estoit luy ; par ce que c’estoit moy »), souvent mal entendue, a pu ajouter un motif au parallèle entre Proust et Montaigne. Proust lui-même, alors élève en classe de philosophie au lycée Condorcet, poursuivait son camarade Daniel Halévy de ses assiduités par une apologie du plaisir où il se réclamait de Montaigne : « Je te parlerai volontiers de deux maîtres de fine sagesse qui dans la vie ne cueillirent que la fleur, Socrate et Montaigne[6]. » Après la publication de Sodome et Gomorrhe I comparant les invertis et les juifs, comment exclure que le contresens sur les sentiments de Montaigne pour La Boétie n’ait pas renforcé la tentation de rapprocher Proust de l’auteur des Essais ?

Henri Ghéon 1914

L’un des premiers comptes rendus de Du côté de chez Swann, par Henri Ghéon dans La Nouvelle Revue française en janvier 1914, joue déjà de cette similitude :

Voilà une œuvre de loisir, dans la pleine acception du terme. Je n’en tire pas argument contre elle. Sans doute le loisir est-il la condition essentielle de l’œuvre d’art ? Il peut aussi la rendre vaine. — Toute la question est de savoir, si l’excès de loisir n’a pas conduit l’auteur à passer ici la mesure et si quelque plaisir que nous prenions à le suivre, nous pouvons le suivre toujours. [...] Son livre est “temps perdu” : il se lit page à page, à temps perdu, comme on lit les Essais. Avec tous ces défauts, il nous apporte un vrai trésor de documents sur l’hypersensibilité moderne[7].

Henri Ghéon (1875-1944), médecin, ami intime et compagnon de voyage d’André Gide, fut l’un des fondateurs de La Nouvelle Revue française en 1908 et 1909, ainsi que du théâtre du Vieux-Colombier avec Jacques Copeau en 1913. Il recouvrera la foi catholique sur le front en 1915, s’engagera aux côtés de l’Action française après la guerre, et s’éloignera du milieu littéraire qu’il fréquentait auparavant. « Ghéon était national et traditionnel », dira Maurras à sa mort[8].

L’assimilation du roman de Proust aux Essais sous prétexte du loisir et de l’oisiveté paraît ici pour le moins ambiguë, sinon malveillante. Il ne s’agit certes pas d’un compliment inaltéré, comme Ghéon le prétendit dans la correspondance qu’il échangea aussitôt avec Proust, lequel prit mal l’expression d’« œuvre de loisir »[9] et lui répliqua, dans deux lettres bien senties, qu’il avait, comme « tout le monde », reçu l’article de Ghéon comme un « éreintement »[10].

Figure 4 Henri Ghéon et André Gide en 1914 © Fondation André Gide.

Jacques Boulenger 1920

En janvier 1920, après l’attribution du prix Goncourt à Proust pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs, le critique Jacques Boulenger utilisa, lui, la proximité avec Montaigne pour défendre Proust contre Jean de Pierrefeu (1883-1940), plus connu dans les mêmes années pour ses attaques contre l’histoire officielle de la guerre, d’après son expérience du Grand Quartier général, le GQG de Chantilly, où il avait été chargé de rédiger le communiqué à partir de novembre 1915[11]. Cet adhérent au manifeste « Pour un parti de l’Intelligence », lancé en juillet 1919 par Henri Massis et d’inspiration maurrassienne, restait comme il se doit fidèle au classicisme, censément bafoué par Proust, et s’en prit à lui dans le Journal des Débats : « M. Proust n’a fait ni un roman, ni un drame, ni quoi que ce soit qui ressemble à une œuvre littéraire. C’est une sorte d’enquête psychologique très fouillée, très informée, mise au point des dernières découvertes de la psychiatrie moderne », jugeait Pierrefeu, qui dénonçait le danger de la confusion entre littérature et science, demandait le respect des genres littéraires, et se déclarait pour le « sens commun »[12].

Figure 5 Jean de Pierrefeu et Jacques Boulenger.

Jacques Boulenger (1879-1944), qui répondit à Pierrefeu dans L’Opinion, hebdomadaire dont il était le rédacteur en chef et le chroniqueur littéraire, était un archiviste paléographe et néanmoins polygraphe, boulevardier, sportif et dandy qui avait fait la guerre comme aviateur, mais aussi érudit, l’un des fondateurs de la Revue du seizième siècle en 1913, adaptateur des Romans de la Table ronde (Plon, 1922-1923, 4 vol.), disciple d’Abel Lefranc et éditeur de Rabelais, par exemple dans la « Bibliothèque de la Pléiade » (1934). Ce proche de l’Action française se déclarera « fasciste » dans son entretien avec Frédéric Lefèvre en 1926[13] et ne dédaignera pas de publier un pamphlet antisémite en 1943[14].

À l’ombre des jeunes filles en fleurs l’ayant enthousiasmé, il fut l’un des premiers à citer favorablement Montaigne auprès de Proust et à le proposer comme modèle de lecture, afin de répliquer au grief d’oisiveté formulé par Pierrefeu contre Proust durant la polémique qui suivit le prix Goncourt :

Et puis, un Montaigne était-il plus homme d’action que M. Marcel Proust ? Néanmoins, à considérer même son utilité, vous trouverez peut-être qu’elle est plus grande que celle de la plupart de ses contemporains. À la recherche du temps perdu, c’est, si vous voulez, de nouveaux Essais psychologiques. Et puisqu’un des reproches que vous faites au livre, c’est qu’on ne le puisse classer dans aucun genre, rangez-le donc dans celui des essais. Il y aura au moins un beau précédent[15].

Ainsi, Montaigne était formellement appelé au secours de Proust, en négligeant qu’il avait été maire de Bordeaux, négociateur entre Henri III et Henri de Navarre, et que sa vie n’avait jamais été purement contemplative, mais Boulenger, savant connaisseur de la Renaissance, savait ce qu’il faisait en convoquant Montaigne à la décharge de Proust, même si, du vivant de Proust, aucune référence explicite n’était faite à leur hérédité maternelle partagée.

André Beaunier 1906

De fait, le parallèle entre Proust et Montaigne s’avère plus ancien encore et très enraciné, antérieur même à la parution de Du côté de chez Swann, et sans doute toujours à la manière d’une périphrase pour la judéité. André Beaunier (1869-1925), rédacteur au Figaro depuis que Gaston Calmette en devint le directeur en 1902, fit le rapprochement dès la publication de Sésame et les Lys de Ruskin, dans son compte rendu en 1906.

Figure 6 André Beaunier, Walery, 1912.

Il visait l’ample préface de Proust à la traduction des conférences de Ruskin, « Sur la lecture », texte qui préfigure À la recherche du temps perdu, à la fois le récit de l’enfance dans « Combray » et la théorie de la littérature du Temps retrouvé :

Il lit Ruskin un peu comme Montaigne lisait Plutarque : il “essaye”, au contact d’une autre pensée, sa pensée ; il s’interroge sur le plus ou moins de créance que lui inspire cette opinion d’un autre qu’il respecte ; il a des doutes, il aperçoit des différences multiples entre l’affirmation de l’autre et celle qu’il aurait plaisir à formuler : et insensiblement il arrive à se rendre compte de lui-même. C’est le jeu d’un moraliste délicat, irrésolu parce qu’il a l’esprit de finesse et voit le divers aspect des choses[16].

Proust (4) figure 7

Figure 7 Le Figaro, 14 juin 1906.

Normalien et agrégé des lettres, André Beaunier, proche de Paul Bourget, hostile aux humanités modernes[17], revenu au catholicisme et méfiant du modernisme, sera parmi les premiers signataires du manifeste « Pour un parti de l’intelligence » en 1919, et ses opinions étaient « nettement antidémocratiques et même réactionnaires », dira Léon Daudet à sa mort[18].

Proust fut sensible à son éloge, qu’il évoque encore un an plus tard dans une lettre à Robert de Montesquiou, relatant ses visites dans le monde pour recevoir des compliments (c’est ce que fera le narrateur dans Albertine disparue après la parution de son article dans Le Figaro) : « Comme il m’y comparait à Montaigne et diverses autres personnes de qualité, je n’étais pas fâché de me rendre compte de l’effet que cela avait produit[19]. » En fait, Beaunier n’avait pas proposé d’autres modèles que Montaigne.

Beaunier fit des émules et la comparaison se retrouve dans d’autres comptes rendus de Sésame et les Lys qui insistent sur la préface du traducteur. Dans Le Mouvement, revue éphémère publiée en 1906-1907 : « Montaigne eût été ravi de la manière dont traduit M. Marcel Proust ; des notes abondantes accompagnent sa traduction, qui est parfaite, et ces notes, ou plutôt ces commentaires, avertis et aimables, s’ajoutent, pour notre agrément, à l’Œuvre traduite[20]. » L’article, non signé, a pour auteur un cousin éloigné de Proust, Marcel Cruppi (1883-1958), le fils de Jean Cruppi et de Louise née Crémieux, que Proust remercia[21].

Ou dans La Revue idéaliste : « M. Proust aime beaucoup Ruskin. Il avait déjà fait connaître la Bible d’Amiens qu’il s’était plu à enluminer de notes et de longs commentaires. Sésame et les Lys n’ont été qu’un heureux prétexte. C’est ainsi que Montaigne lisait “à sauts et à gambades” son cher Plutarque dans le français d’Amyot, s’oubliant à des songeries sans fin, des méditations ou des souvenirs. M. Proust est un délicieux poète. Il sait rêver sur les livres[22]. » L’auteur, Jean Bonnerot (1882-1964), bibliothécaire à la Sorbonne, jeune poète, le futur éditeur de la Correspondance générale de Sainte-Beuve, en profite pour raconter ses propres souvenirs à la manière de Proust et il a soumis son article à Proust avant la publication[23].

Il est bien entendu impossible d’assurer que la comparaison avec Montaigne comprend toujours la judéité, mais, sous la plume de Beaunier, auteur d’une anthologie des moralistes français[24], chez Ghéon, proche du fin connaisseur de Montaigne que fut Gide, ou chez le chartiste Boulenger, cela ne semble pas faire de doute, et encore moins après la mort de Proust, puisque c’est avoué.

André Gide 1921

Malgré ces quelques antécédents, le texte séminal pour la consécration du parallèle entre les deux écrivains, y compris leur demi-judéité, fut donc bien l’hommage de Thibaudet dans La Nouvelle Revue française en janvier 1923, « Marcel Proust et la tradition française », beaucoup plus influent aussi que la nécrologie de Cattaui dans Menorah un mois plus tôt. Selon Thibaudet, Proust appartient à ce qu’il appellera dans son Histoire de la littérature française le « parti de Montaigne[25] », étiquette qui sert à le défendre contre le reproche d’intellectualisme excessif et d’analyse psychologique à n’en plus finir :

Depuis six ans c’est devenu en France un lieu commun que d’évoquer au sujet de Proust les deux noms de Saint-Simon et de Montaigne. Et cela mérite en effet de devenir un lieu commun, de s’incorporer à nos chaînes d’histoire littéraire. Il faut penser à Saint-Simon et à Montaigne pour comprendre les profondeurs françaises qui s’épaississent sous l’œuvre de Proust, les masses de temps perdu que nous ramène ce temps retrouvé[26].

Comme un soubassement, humus ou terreau, Montaigne et Saint-Simon remontent en Proust, ce qui est pour Thibaudet une façon de le rattacher à la tradition française, suivant le titre de l’article et en dépit de ceux qui refusent à Proust cette appartenance et insistent sur l’étrangeté de son œuvre. Barrès, on l’a vu, s’était risqué à qualifier Montaigne d’« étranger », avant de se reprendre. Pour Thibaudet, plus proche de Barrès que de Proust, associer Proust à Montaigne, c’est l’intégrer tout en le classant, raison pour laquelle, sans doute, André Spire refusa cette recherche des « précédents » afin d’expliquer une « “espèce” nouvelle » et réfuta la comparaison entre Proust et Montaigne ainsi que Saint-Simon, dans sa nécrologie de la Jewish Chronicle, pour affirmer : « Proust ne ressemble à personne […]. Proust est un cas unique[27] » Ce faisant, il introduisait une rare nuance entre sa propre lecture de Proust et celle de son jeune ami Cattaui, qui en tenait pour Montaigne.

Mais la comparaison de Proust et de Montaigne serait devenue un « lieu commun » depuis six ans, annonce Thibaudet en janvier 1923. Le cliché daterait donc de 1916 ou 1917. À quel événement peut-il songer ? Ni la publication de Du côté de chez Swann en 1913, ni celle d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs en 1919 ne conviennent, et Proust ne publia rien durant la guerre. La date intermédiaire pourrait correspondre au moment où Proust rompit avec Bernard Grasset, à l’automne 1916, pour rejoindre les Éditions de la NRF afin d’y faire paraître la suite de son roman. En pleine guerre, l’Union sacrée se noue autour du classicisme et atténue l’expression publique de l’antisémitisme. Intronisé aux Éditions de la NRF, Proust devient un classique, mais un classique moderne, comme Saint-Simon et Montaigne, peu appréciés à L’Action française, mais prisés à La Nouvelle Revue française, en phase avec le traditionalisme désinvolte de Gide. À Henri Clouard, historien de la littérature proche de Maurras et qui exclut Pascal et Saint-Simon du canon de la littérature française, Gide répond en 1909 qu’il ne doute pas qu’« on leur découvrira sans doute, ainsi qu’on vient de faire à Montaigne, quelque inavouable origine, qui permettra de les débarquer[28] ». Pour Gide, qui n’ignore donc pas qu’Antoinette de Louppes serait une marrane, Montaigne pourrait bien être le plus grand écrivain français, à la hauteur de Goethe pour la littérature allemande[29]. S’il le défend contre Clouard, ce n’est tout de même pas sans pensée de derrière, mais en conscience de son « inavouable origine ».

Thibaudet développe en effet en 1923 une brève mais marquante suggestion faite par Gide dans son « Billet à Angèle » de La Nouvelle Revue française consacré à Proust, en mai 1921. Gide est alors plongé dans la lecture du Côté de Guermantes, en l’occurrence Le Côté de Guermantes I, paru à la fin de l’été 1920 et que Gide a tardé à ouvrir, et non pas Le Côté de Guermantes II suivi de Sodome et Gomorrhe I, dont l’achevé d’imprimer est daté du 30 avril 1921. Gide lira sur-le-champ la dissertation sur « La race maudite », qui le choque. Il rendra visite à Proust dès le 13 mai, lui apportant Corydon en échange, et ils auront ce soir-là leur conversation notoire sur l’homosexualité, au cours de laquelle, d’après le Journal de Gide, la comparaison des invertis et des juifs ne fut pas abordée[30]. Parlant d’« uranisme », Gide préférait une métaphore grecque.

Figure 8 La Nouvelle Revue française, mai 1921.

C’est donc la lecture du Côté de Guermantes I qui provoqua chez Gide cette réaction :

Si je cherche à présent ce que j’admire le plus dans cette œuvre, je crois que c’est sa gratuité. Je n’en connais pas de plus inutile, ni qui cherche moins à prouver. [...] il semble que tour à tour chaque page du livre trouve sa fin parfaite en elle-même. De là cette extrême lenteur, ce non-désir d’aller plus vite, cette satisfaction continue. Je ne connais pareil nonchaloir qu’à Montaigne, et c’est pourquoi sans doute je ne puis comparer le plaisir à lire un livre de Proust qu’à celui que me donnent les Essais. Ce sont des œuvres de long loisir[31].

Faisant l’éloge du loisir et du plaisir, de l’inutilité et de la nonchalance, Gide semble riposter point par point au compte rendu de Du côté de chez Swann qu’avait donné Ghéon dans La Nouvelle Revue française en janvier 1914, tandis que, insistant sur la clôture de chaque page sur elle-même, se suffisant pour ainsi dire à elle-même, il se démarque aussi de l’interprétation de Jacques Rivière, avec qui il se trouve en rivalité à La Nouvelle Revue française comme auprès de Proust au début des années 1920, et dont Proust se félicitait dès février 1914 qu’il eût deviné que son livre était « un ouvrage dogmatique et une construction[32] ».

Mais s’il fallait vérifier que le renvoi à Montaigne fut bien un euphémisme pour laisser entendre la judéité de Proust, rien ne le confirmerait plus opportunément que les propos que Gide tenait en privé, relatés par Maria van Rysselberghe, la Petite Dame, tandis qu’il rédigeait son « Billet à Angèle » sur Le Côté de Guermantes I au printemps 1921 : « Il nous lit la chronique qu’il va envoyer à La NRF sur Proust. […] Il dit : “Je ne veux pas le faire, mais en parlant de la souplesse de son style, je pourrais dire que c’est juif ; chose curieuse, il a justement le même degré d’hérédité que Montaigne” (auquel il le compare)[33]. » Gide vend la mèche : derrière le noble parallèle entre les hommes illustres, se dissimulent la souplesse israélite, l’« inavouable origine », et l’antisémitisme ordinaire du milieu littéraire parisien, la méfiance contre la littérature juive et son envahissement.

Figure 9 Félix Vallotton, Léon Blum, 1900 ; André Gide, 1896.

Après un déjeuner avec Léon Blum, de trois ans son cadet et son condisciple au lycée Henri-IV en 1888, Gide notait dans son Journal, en janvier 1914, cette réflexion suscitée par le sentiment de la supériorité juive dont l’ostentation le gênait chez Blum :

Il est absurde, il est dangereux même de nier les qualités de la littérature juive ; mais il importe de reconnaître que, de nos jours, il y a en France une littérature juive, qui n’est pas la littérature française, qui a ses qualités, ses significations, ses directions particulières. […] Je ne nie point, certes, le grand mérite de quelques œuvres juives […]. Mais combien les admirerais-je de cœur plus léger si elles ne venaient à nous que traduites ! […] Mieux vaudrait, le jour où le Français n’aurait plus force suffisante, disparaître, plutôt que de laisser un malappris jouer son rôle à sa place, en son nom[34].

Regrettant le triomphe de Catulle Mendès, Henry Bataille, Henry Bernstein, Georges de Porto-Riche ou Julien Benda, depuis vingt à cinquante ans, Gide ne mentionne pas Proust, mais, en janvier 1914, alors que l’on prend la mesure, à La Nouvelle Revue française, de la bévue que l’on a commise en refusant le manuscrit de Du côté de chez Swann, Proust n’est certainement pas absent de ses pensées sur la prétention et l’arrogance juives. Pour réparer l’erreur en 1916, la tutelle de Montaigne sera précieuse.

Albert Thibaudet 1923

Ainsi, le parallèle avec Montaigne a une longue histoire, remontant au moins à 1906, lorsque Thibaudet lui donne sa forme définitive en janvier 1923 dans l’« Hommage à Marcel Proust » de La Nouvelle Revue française. Ce numéro ne manque pas de faire de la réclame pour le titre le plus en vue publié par les Éditions de la NRF à l’automne, Silbermann, avec un extrait de la chronique de Jean de Pierrefeu dans le Journal des Débats.

Figure 10 La Nouvelle Revue française, janvier 1923.

Cherchant à inscrire Proust dans la « tradition française » et après avoir indiqué ce qu’il doit aux Mémoires de Saint-Simon, Thibaudet passe aux Essais :

Au premier abord le nom de Montaigne s’impose moins que celui de Saint-Simon. […] Ce n’est pas sur le monde des hommes et sur les figures de son temps que Montaigne a jeté le filet de son expérience, mais sur lui-même, et sur cette humaine condition dont chaque homme porte la figure. Dans son livre pas d’autre portrait vivant que le sien. Au contraire, dans la partie jusqu’ici publiée d’À la recherche du temps perdu, le portrait de l’auteur apparaît peu et mal, et ne saurait se comparer à ceux de Swann et de Charlus.

Qu’en Proust cependant le portraitiste, le mémorialiste, le romancier ne nous fasse pas oublier le moraliste ! On réunira sans doute un jour en un volume les réflexions psychologiques et morales qu’il a semées dans les pages de son œuvre, et l’on verra à quel point il se relie à la pure lignée des grands moralistes français. Ce sera, pour certains bons esprits qui ne peuvent pas le supporter, une découverte et une confusion. À ce point de vue on peut le considérer comme le représentant actuel de la famille des analystes subtils qui, depuis Montaigne, a si rarement chômé chez nous[35].

Proust fut donc lui aussi un moraliste dans la grande tradition de l’esprit français, tandis que Montaigne fut lui aussi un romancier, ou du moins il y avait en Montaigne un romancier en puissance, dans les Essais le germe du roman moderne qui sera roman de la condition humaine et que Proust accomplira dans la littérature française. C’est en tout cas ce que Thibaudet soutient dans l’un de ses derniers articles, « Le roman de Montaigne », en 1935, qui complète son parallèle entre les deux écrivains[36].

Proust (4) figure 11

Figure 11 Montaigne, lit. Delpech, 1835 ; Proust, 1896.

D’autre part, Montaigne et Proust sont tous les deux des penseurs du mouvement, de la mobilité, de la relativité, ce qui les apparente à un troisième homme, Henri Bergson, l’ancien professeur de Thibaudet en khâgne et le maître à penser de l’époque :

Sa chambre de malade a été sa tour de Montaigne, et, si les esprits de la solitude lui ont parlé et lui ont fait parler un langage différent, il est singulier de voir que ce langage passe par des images sensiblement analogues à celles de Montaigne. Proust comme Montaigne appartient à la famille des créateurs d’images, et ses images, ainsi que celles de Montaigne, sont en général des images de mouvement. Le plastique, l’écorce des choses ne représentent pour eux que des apparences qu’il s’agit de traverser pour aller chercher le mouvement intérieur qui s’est arrêté ou s’est exprimé par elles. L’univers de Proust et celui de Montaigne ont une projection de schèmes dynamiques, et c’est avec ces schèmes dynamiques que le style, par l’intermédiaire des images, s’efforce de coïncider. Leur style ne met pas du mouvement dans les pensées, selon la définition classique, mais il met la pensée dans un mouvement qui lui préexiste et qu’elle se contente d’épouser ou d’interrompre.

On aura reconnu dans ces dernières lignes des expressions bergsoniennes, et elles nous amènent à des vues suggestives que j’introduis avec quelque réserve[37].

C’est, du moins pour la forme, cette double affinité liant Montaigne à Bergson et à Proust par la pensée en mouvement qui conduit Thibaudet, comme à l’improviste, comme s’il n’y avait pas pensé depuis longtemps, sur la piste de la judéité, considération à laquelle il se livre avec prudence et le plus de délicatesse possible, « avec quelque réserve », sous la forme d’une question, mais la thèse fera bientôt partie du lieu commun et sera promise elle aussi à une considérable descendance :

Ces analogies entre Proust et Montaigne, leur singulier mobilisme à tous deux, ne seraient-elles pas en liaison avec un autre genre de parenté ? Il est certain que la mère de Montaigne, une Lopez, était juive. Montaigne, voilà le seul de nos grands écrivains chez qui soit présent le sang juif. On connaît l’hérédité analogue de Marcel Proust. Et telle est également l’hérédité mixte du grand philosophe que je viens de nommer, et d’utiliser, le fondateur de cette philosophie de la mobilité qu’il a exprimée en des images de mobiliste, de visuel-moteur, si analogues à celles de Montaigne et de Proust. […] Instructive histoire, ici, d’une goutte de sang juif dans notre courant littéraire[38] !

Le cousinage des trois œuvres est plus que suggéré : leur mobilisme est une affaire de famille élargie. Thibaudet n’ignore peut-être pas que Bergson a épousé une cousine de Proust, Louise Neuburger, arrière-petite-fille elle aussi de Baruch Weil (Proust fut garçon d’honneur à leur mariage en 1892), et l’« hérédité mixte » du philosophe désigne ses origines polonaises du côté de son père et anglaises du côté de sa mère, mais juives des deux côtés, afin d’atténuer encore le propos.

Figure 12 Bergson et sa fille Jeanne ; Manet, Henry Bernstein enfant, 1881, coll. particulière.

Suit une comparaison avec Henry Bernstein, le pendant habituel de Proust dans les années 1920, comme chez Urbain Gohier. Puis :

Un Montaigne, un Proust, un Bergson, installent dans notre complexe et riche univers littéraire ce qu’on pourrait appeler le doublet franco-sémitique, comme il y a des doublets littéraires franco-anglais, franco-allemand, franco-italien, comme la France elle-même est un doublet du Nord et du Midi. Mais ne prenons cela que de biais, et, nous aussi, en une mobilité qui n’appuie pas. La tradition française à laquelle nous devons rattacher un Marcel Proust, c’est une tradition vivante, imprévisible, singulière, une tradition en mouvement irrégulier, en ligne serpentine, en tours et en retours, qui, comme une phrase même, comme une page de Proust, dépasse toujours sa matière précise par son élasticité intérieure et par la profusion de son débordement[39].

Thibaudet banalise son « doublet franco-sémitique » (la formule fera florès) en l’assimilant à plusieurs autres doublets familiers des comparatistes (franco-anglais, franco-allemand ou franco-italien), ou même provinciaux (Nord-Midi, comme la langue d’oc et la langue d’oïl), encore plus convenus et non suspects d’excéder la nation. Comme il y insiste, il « n’appuie pas », parce que ces matières sont sensibles et exigent du doigté et de l’indirection. Mais on est définitivement sorti de l’euphémisme ou du demi-mot, et parler de Montaigne à propos de Proust, cela revient à souligner la judéité de Proust sans plus avoir à se cacher derrière un parangon. Le nécrologue de Menorah se montrait plus mesuré : « Peut-être, disait-il de la sympathie de Proust pour ses personnages juifs, y était-il aidé par son hérédité maternelle. » Rien de plus, et sous la forme d’une hypothèse risquée comme en passant. Mais une fois la voie ouverte par Thibaudet avec l’autorité du feuilletoniste de La Nouvelle Revue française, on n’hésitera plus à appuyer par la suite, de divers côtés, en mauvaise ou en bonne part, selon que l’on aime ou non et Montaigne, et Proust, et les juifs, jusqu’à donner les « Prout-Proust » et « Mr Ben Montaigne prêchi-prêcha, madré rabbin », de Céline, dans Bagatelles pour un massacre et Les Beaux Draps.

Albert Cohen 1923

À la suite de Thibaudet, en somme accrédités par lui, les jeunes sionistes proustiens des années 1920 reprendront très vite à leur compte la référence à l’hérédité de Montaigne, sans état d’âme et même avec fierté, comme une façon d’affirmer le côté juif de Proust. C’est aussitôt le cas d’Albert Cohen (1895-1981), né à Corfou, grandi à Marseille, passé par Genève, et initié au sionisme par André Spire dès 1917, auteur de poèmes recueillis dans Paroles juives (Paris et Genève, Crès et Kundig, 1921). L’auteur de Belle du Seigneur (Gallimard, 1968) n’étant pas un inconnu, cette courte notice suffira.

Figure 13 Albert Cohen, Paroles juives, 1921.

Tandis qu’il tentait de s’installer en Égypte comme avocat, entre l’automne 1920 et l’automne 1921, Albert Cohen jeta un jour les yeux sur À l’ombre des jeunes filles en fleurs dans une librairie d’Alexandrie. La lecture du roman le rendit proustien fervent. De retour en Europe à la fin de 1921, ses ambitions égyptiennes ayant échouées, il rencontra, « quelques mois après la mort » de Proust, son frère, le docteur Robert Proust[40], à Paris, et il fit sienne l’analogie entre Proust et Montaigne, lancée pour le meilleur et pour le pire par Thibaudet en janvier 1923. Cohen publia un article intitulé « Le Juif et les romanciers français » dès mars 1923 dans La Revue de Genève, où il avait déjà présenté « la question juive et le sionisme » deux ans plus tôt[41].

Figure 14 Albert Cohen, « Le Juif et les romanciers français », La Revue de Genève, mars 1923.

Fondé en 1920 par Robert de Traz, ce périodique plaide pour la réconciliation européenne et diffuse l’esprit de la Société des Nations, comme L’Europe nouvelle de Louise Weiss, à laquelle Benjamin Crémieux collabore à Paris. Le Bureau international du travail, rattaché à la Société des Nations, emploiera d’ailleurs Cohen à partir de 1926, après son passage à la tête de La Revue juive en 1925 (Belle du Seigneur profitera de cette expérience). La rubrique sous laquelle paraît son article dans La Revue de Genève illustre bien la sensibilité de la revue au sionisme, puisqu’elle s’intitule « Les chroniques nationales », suivi du sous-titre « Israël ».

Cohen passe en revue les suspects habituels, les frères Tharaud, Julien Benda, Jean-Richard Bloch et André Spire, mais, comme dans le cas de l’article de Spire, « Romans judéo-français », paru quelques mois plus tôt, en novembre 1922, dans Menorah, il s’agit pour l’essentiel d’une analyse du Silbermann de Lacretelle. Proust, qui n’y est pas traité de front, fait cependant plusieurs apparitions au cours de la dizaine de pages que comprend l’article. Le héros de Lacretelle est par exemple comparé à Bloch : « Parent du Bloch de Marcel Proust, il dit, je crois, en parlant de Victor Hugo : “Ce grand coco”[42]. » Silbermann a en fait pour dieu « le père Hugo[43] », tandis que c’est Musset que Bloch nomme « un coco des plus malfaisants et une assez sinistre brute[44] ». Cohen n’en fut pas moins l’un des premiers à souligner la proximité des deux personnages de lycéen envahissant. Plus loin dans l’article, on lit que l’exil a apporté aux juifs « cet “immense et tranquille scepticisme” dont Jacques Rivière parlait à propos de Marcel Proust[45] ». Cohen cite ici, et tire à lui, l’article de Jacques Rivière, « Marcel Proust et l’esprit positif », qui vient de paraître en janvier 1923 dans le même numéro d’« Hommage à Marcel Proust » de La Nouvelle Revue française que l’article de Thibaudet[46].

Mais Proust sert surtout à caractériser « l’apport juif, ou tout au moins le ferment juif », cet « esprit critique » qui « a fécondé la raison sèche d’Occident », qui a « donné à la France cette rutilante philosophie insatisfaite où la substance s’enfièvre et dans laquelle, comme dans l’œuvre einsteinienne ou proustienne, trône la Durée, vieille Juive errante[47]». L’image est jolie, même si Einstein semble tomber comme un lapsus à la place de Bergson, le maître incontesté de la durée, mais Bergson vient juste de publier Durée et simultanéitéÀ propos de la théorie d’Einstein, pour « confronter notre conception de la durée avec les vues d’Einstein sur le temps[48] ».

Proust (4) figure 15

Figure 15 La Revue de Genève, mars 1923.

Ainsi, avec Proust, l’esprit juif a renouvelé le roman français : « N’est-ce pas un peu grâce à cet esprit juif “destructeur” que du génie français vient de jaillir une forme nouvelle de roman positif et clairvoyant, être vivant qu’un corset ne construit pas, fécondement dissociateur et relativiste[49]. » À la recherche du temps perdu est perçu par Cohen comme le produit de l’« esprit juif », caractérisé par le scepticisme et le relativisme, renouvelant et enrichissant grâce à son sens critique la tradition française rationnelle et desséchée.

Or cette hypothèse appelle une importante note au bas de la page, « Capitalissime », comme dirait Proust : « À noter, en passant, cette merveilleuse faiblesse, cette impossibilité de choisir qu’on pourrait justement reprocher à l’esprit juif de la troisième période et qui fait des Essais de Montaigne ou de À la recherche du temps perdu un fleuve entraînant dans sa course lente tant d’alluvions, envoyant tant de bras à l’exploration de tant de terres étrangères[50]. » Le fleuve et les alluvions rappellent ici la connotation bergsonienne exposée par Thibaudet, tandis que les contradictions et complications des personnages de la Recherche, à la fois honteux et fiers de leurs origines, les dissimulant puis les proclamant, doubles ou divisés (Swann en particulier, que Cohen ne nomme pas), sont ainsi rapportées à la judéité de l’écrivain, associé expressément à Montaigne.

Une petite mise au point est ici nécessaire, car cette note de Cohen liant le relativisme et l’indécision de Montaigne comme de Proust à l’« esprit juif de la troisième période », c’est-à-dire celle de l’exil, a prêté à une malheureuse confusion. Le critique Alain Schaffner la commente en effet en ces termes : « Cohen y développe l’idée, en prenant les exemples de Montaigne et de Proust, que le judaïsme peut apporter un ferment au roman français et le renouveler à la fois en termes de contenu (en créant des personnages nouveaux, tourmentés, scindés entre deux cultures) et sur le plan stylistique (la phrase proustienne y est rapprochée des discussions talmudiques)[51]. » Cette interprétation a été tenue pour acquise et vulgarisée par la suite : « Albert Cohen fut le premier à remarquer, dès 1923, les coïncidences entre la phrase proustienne et la phrase talmudique », affirme par exemple Patrick Mimouni, sans être retourné au texte de Cohen[52]. Or cette thèse repose sur une erreur de lecture. Dans cet article de Cohen, il n’est nulle part question de la moindre analogie entre la « phrase proustienne » et les « discussions talmudiques » ou la « phrase talmudique ». Le rapprochement viendra plus tard, et il ne sera pas le fait de Cohen. Comme il aura une grande fortune critique et qu’il est controversé, la responsabilité de sa première attribution n’est pas indifférente, et il est abusif de l’imputer à Albert Cohen.

Figure 16 La Revue de Genève, mars 1923.

La source du contresens est évidente : c’est en effet dans une autre note de la même page (la note 3, alors que Montaigne et Proust sont convoqués dans la note 1), que chez Freud, et non pas chez Proust, Cohen retrouve la « passion talmudique de tordre des concepts, d’enfiler à de longues aiguilles noires des fils très rouges et de broder des systèmes parfois épouvantables et raffinés », ce qui suscite d’ailleurs son admiration : « N’est-ce pas une belle “réussite” talmudique celle qui fait expliquer à Freud les résistances de ses adversaires par des raisons psychanalytiques ? » Mais le nom de Proust n’est pas prononcé à ce propos. Freud et Proust sont parfois rapprochés (par exemple par Marie-Louise Cahen-Hayem), mais ils ne sont pas substituables. On verra plus tard dans quelles circonstances apparut en 1925 la première mention d’une affinité entre le style de Proust et l’écriture rabbinique. La thèse fut aussitôt citée dans La Revue juive d’Albert Cohen, mais non pas sous sa signature, et rien n’assure qu’il la soutînt jamais lui-même.

Durant l’été 1923, quelques mois après la parution de son article de La Revue de Genève, Albert Cohen, « de La Nouvelle Revue française » (il y avait publié deux articles en tout et pour tout[53]), donna quatre leçons sur Proust pour les « Cours de vacances (Summer School) » de l’Université de Genève[54]

Proust (4) figure 17

Figure 17 Argus suisse de la presse, août 1923.

Deux ans plus tard, La Revue juive du 15 mars 1925 annonce qu’il fera le 2 avril 1925, au Cercle israélite, 18, rue Lafayette, sous les auspices de l’Union des femmes juives françaises, une conférence sur « Quelques écrivains juifs de ce temps » [55].

Proust (4) figure 18

Figure 18 La Revue juive, n° 2, 15 mars 1925.

Il ne put cette fois-là éviter de parler de Proust comme dans son article de 1923. Peu à peu, toutefois, il se montra plus réticent, devint plus critique d’une œuvre devant laquelle il éprouve un sentiment mêlé d’émerveillement, d’irritation et de rivalité. Dans Belle du Seigneur, il réprouvera le snobisme de l’écrivain, sa « perversité de tremper une madeleine dans du tilleul » et « ses hystériques flatteries à la Noailles[56] », révélées par sa correspondance. Comme les lettres de Proust à Anna de Noailles furent publiées en 1931, on peut penser que la réaction de Cohen contre Proust prit forme à cette date[57]. Et jamais, à ma connaissance, il ne reviendra sur le parallèle entre Proust et Montaigne, ni d’ailleurs ne relèvera de prétendus traits antisémites dans l’œuvre de Proust.

Mais l’association de Montaigne et de Proust (ainsi que Bergson) sera reprise par plusieurs jeunes juifs qui se réclament de Proust dans les années 1920 et qui ne condamnent nullement le portrait de Swann ou de Bloch. Ces personnages contradictoires, ou même pathétiques, correspondent à la manière dont les jeunes sionistes proustiens eux-mêmes considèrent les juifs de la Diaspora, aliénés par l’assimilation. De même que Cohen n’aperçoit pas plus que Spire de réflexes antisémites sous la plume de Lacretelle — « Il ne faut pas chercher dans Silbermann, dit-il, de ces visions sur les Juifs, exceptionnellement lucides, méchantes, et un peu folles qu’on trouve dans les ouvrages de Nietzsche[58] » —, la thèse d’un Proust antijuif, se répandant aujourd’hui parmi nos propres contemporains qui se posent au-dessus de la mêlée, ne vient pas à l’esprit des sionistes des années 1920, admirateurs de Proust en tant que juif, ou demi-juif, pour avoir donné voix à la complexité et à la contradiction de l’être juif à travers ses personnages.

Cohen conclut éloquemment son article en formulant l’espoir que David Silbermann, qui, persécuté par ses condisciples antisémites au lycée, quitte Paris pour New York à la fin du roman, ne s’y installera pas pour toujours et s’engagera lui aussi pour Israël : « Tournera-t-il ses regards vers la terre de refuge ? Il n’a jamais tout à fait oublié Jérusalem. Ne cachait-il pas des journaux sionistes derrière ses chers écrivains du XVI?[59] » (avec une coquille possible pour le XVIIsiècle, Silbermann, s’il apprécie Ronsard, étant surtout un admirateur de Racine). Le Retour de Silbermann, que Lacretelle publiera en 1929 et qui fait mourir le héros à Paris, dans la misère matérielle, l’impuissance intellectuelle et la déchéance morale — « au terme de sa destinée lamentable, […] il était le plus malheureux des Juifs » —, ne put manquer de décevoir les attentes d’Albert Cohen[60].

Entre-temps, il n’y en aura eu que pour Proust dans La Revue juive en 1925, comme on le découvrira dans le prochain épisode.

Notes

[1] Albert Thibaudet, « Marcel Proust et la tradition française », La NRF, janvier 1923, p. 130-139 ; Réflexions sur la littérature, éd. A. Compagnon et C. Pradeau, Gallimard, coll. « Quarto », 2007, p. 733-742.

[2] Georges Cattaui, « Marcel Proust », Menorah, n° 8, 22 décembre 1922, p. 117.

[3] Théophile Malvezin, Michel de Montaigne, son origine, sa famille, Dentu, 1874 ; Bordeaux, Ch. Lefebvre, 1875.

[4] Id., Histoire des juifs à Bordeaux, Bordeaux, Ch. Lefebvre, 1875.

[5] Maurice Barrès, Greco ou le Secret de Tolèdeop. cit., p. 187.

[6] Proust, lettre à Daniel Halévy, [vers l’automne 1888], Corr., t. I, p. 124.

[7] Henri Ghéon, « Du côté de chez Swann », La NRF, 1er janvier 1914, p. 139-143, ici p. 139 et p. 142 ; voir le premier chapitre de Paul J. Smith, Réécrire la Renaissance, de Marcel Proust à Michel Tournier. Exercices de lecture rapprochée, Amsterdam et New York, Rodopi, 2009, p. 13-25 (« Réécrire l’homosexualité : Proust lecteur de Montaigne »).

[8] Charles Maurras, « La politique », L’Action française, 23 juin 1944, p. 1.

[9] Proust, lettre à Henri Ghéon, [2 janvier 1914], Corr., t. XIII, p. 23.

[10] Id., lettre à Henri Ghéon, [6 janvier 1914], Corr., t. XIII, p. 38.

[11] Voir surtout Jean de Pierrefeu, Plutarque a menti, Grasset, 1923.

[12] Id., « La Vie littéraire. Le Cas de M. Proust », Journal des Débats, 2 janvier 1920, p. 3 (après un premier article le 12 décembre 1919, « Au jour le jour. Le Prix Goncourt », p. 1, auquel Boulanger répondit dans L’Opinion du 20 décembre 1919).

[13] Jacques Boulenger, Entretien avec Frédéric Lefèvre, Le Divan, 1926, p. 46.

[14] Id., Le Sang français, Denoël, 1943.

[15] Id., L’Opinion, 10 janvier 1920 ; Mais l’art est difficile !, Plon, 1921, t. I, p. 100.

[16] André Beaunier, « Sésame », Le Figaro, 14 juin 1906, p. 1.

[17] Id., Pour la défense française, t. I, Contre la réforme de l’orthographe,t . II, Les Plus Détestables Bonshommes, Plon, 1909 et 1912.

[18] Léon Daudet, « André Beaunier », L’Action française, 12 décembre 1925, p. 1.

[19] Proust, lettre à Robert de Montesquiou, [15 mai 1907], Corr., t. VII, p. 157.

[20] [Marcel Cruppi], « Au Mercure. Sésame et les Lys, par John Ruskin », Le Mouvement, revue mensuelle, artistique et social,1re année, t. II, n° 4, juillet 1906, p. 60 ; cité dans Corr., t. VI, p. 147.

[21] Proust, lettre à Marcel Cruppi, [juillet 1906], Corr., t. VI, p. 146-147.

[22] Jean Bonnerot, « Impressions d’enfance », La Revue idéaliste, 15 septembre 1907, p. 277-281, ici p. 278, et 1er octobre 1907, p. 293-296 ; cité dans CSB, p. 789.

[23] Proust, lettre à Jean Bonnerot, [juin ou juillet 1907], Corr., t. VII, p. 165.

[24] Célestin Bouglé et André Beaunier, Choix de moralistes français des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, Delagrave, 1897.

[25] Albert Thibaudet, Histoire de la littérature française de 1789 à nos jours, Stock, 1936, p. 358.

[26] Id., « Marcel Proust et la tradition française », art. cit., p. 736.

[27] André Spire, Quelques Juifs et demi-Juifsop. cit., p. 50-51.

[28] André Gide, « Nationalisme et littérature », La NRF, juin 1909 ; Essais critiques, éd. Pierre Masson, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1999, p. 178.

[29] Voir Albert Thibaudet, « Pour la géographie littéraire », La NRF, avril 1929 ; Réflexions sur la littératureop. cit., p. 1277.

[30] André Gide, Journal, 1887-1925, éd. Éric Marty, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1996, p. 1124-1125.

[31] Id., « Billet à Angèle », La NRF, mai 1921 ; Essais critiquesop. cit., p. 292.

[32] Proust, lettre à Jacques Rivière, [6 février 1914], Corr., t. XIII, p. 98.

[33] Maria van Rysselberghe, Les Cahiers de la Petite Dame, Gallimard, 1973, t. I, p. 72 (7 avril 1921) ; cité dans Gide, Essais critiquesop. cit., p. 1066 (note 7 de la p. 292).

[34] André Gide, Journal, 1887-1925op. cit., p. 763-764 (24 janvier 1914).

[35] Albert Thibaudet, « Marcel Proust et la tradition française », art. cit., p. 739-740.

[36] Id., « Le roman de Montaigne », La Revue universelle, t. LX, n° 24, 15 mars 1935, p. 655-677.

[37] Id., « Marcel Proust et la tradition française », art.cit., p. 740.

[38] Ibid., p. 740-741.

[39] Ibid., p. 741-742.

[40] Gérard Valbert, Conversations avec Albert Cohen, Lausanne, L’Âge d’homme, 2006, p. 124.

[41] Albert Cohen, « Les chroniques nationales. Israël. Vue d’ensemble sur la question juive et le sionisme », La Revue de Genève, n° 10, avril 1921, p. 598-608.

[42] Id., « Les chroniques nationales. Israël. Le Juif et les romanciers français », La Revue de Genève, n° 33, mars 1923, p. 340-351, ici p. 350.

[43] Jacques de Lacretelle, Silbermannop. cit., p. 26.

[44] Proust, Du côté de chez SwannRTP, t. I, p. 89.

[45] Albert Cohen, « Le Juif et les romanciers français », art. cit., p. 345.

[46] Jacques Rivière, « Marcel Proust et l’esprit positif », La NRF, janvier 1923, p. 179-187, ici p. 184 ; Nouvelles Études, Gallimard, 1947, p. 207.

[47] Albert Cohen, « Le Juif et les romanciers français », art. cit., p. 347.

[48] Bergson, Durée et simultanéité. À propos de la théorie d’Einstein, Alcan, 1922, p. v.

[49] Albert Cohen, « Le Juif et les romanciers français », art. cit., p. 348.

[50] Ibid., note 1.

[51] Alain Schaffner, « L’échec de La Revue juive d’Albert Cohen », Mémoires du livre / Studies in Book Culture, vol. 4, n° 1, automne 2012, https://doi.org/10.7202/1013324ar

[52] Patrick Mimouni, Les Mémoires mauditesop. cit., p. 12.

[53]  Albert Cohen « Projections ou après-minuit à Genève », La NRF, octobre 1922, p. 414-446 ; « Mort de Chariot », La NRF, juin 1923, p. 883-889.

[54] Gérard Valbert, Conversations avec Albert Cohenop. cit., p. 127 (Argus suisse de la presse communiqué par Jessica Desclaux).

[55] La Revue juive, n° 2, 15 mars 1925, p. 296.

[56] Albert Cohen, Belle du Seigneur (1968), éd. Christel Peyrefitte et Bella Cohen, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1986, p. 878.

[57] Proust, Lettres à la comtesse de Noailles, 1901-1919Correspondance générale, Plon, t. II, 1931.

[58] Albert Cohen, « Le Juif et les romanciers français », art. cit., p. 341.

[59] Ibid., p. 351.

[60] Jacques de Lacretelle, Le Retour de Silbermann, étude de Ramon Fernandez, Éd. du Capitole, coll. « Faits et gestes de la vie contemporaine », 1929, p. 179 ; Gallimard, 1930 ; Silbermann, suivi de Le Retour de Silbermannop. cit., p. 187.