Épisode 9 : « La fin de l'après-guerre »

Le premier critique d’origine juive à exprimer de sérieuses réserves, argumentées, sur la représentation des personnages juifs dans À la recherche du temps perdu fut Siegfried Emanuel van Praag. Son long article, « Marcel Proust, témoin du Judaïsme déjudaïsé », publié dans trois livraisons successives de La Revue juive de Genève en mai, juin et juillet 1937, bénéficia d’un retentissement inattendu et durable, bien qu’oblique. La lecture du roman de Proust à laquelle se livra bientôt Hannah Arendt lui doit en effet beaucoup, partant son tableau de l’assimilation et son analyse de l’antisémitisme dans Les Origines du totalitarisme, ouvrage fondamental dont la première édition parut en 1951, toujours très répandu[1]. Par quel concours de circonstances Hannah Arendt fut-elle menée jusqu’à Siegfried van Praag ? Qui leur servit de trait d’union ? Nous risquerons plus loin une hypothèse.

En 1941, quelques années après l’étude de van Praag, l’ouvrage de Chanan Lehrmann, L’Élément juif dans la littérature française, publié également en Suisse, cette fois à Zürich, contient un chapitre sur Proust intitulé « À la recherche du Judaïsme perdu ». Même si ce livre fut réédité à Paris au début des années 1960, il eut moins d’influence que les articles de van Praag sur la destinée de Proust après la Seconde Guerre mondiale, mais il tendait vers les mêmes conclusions[2].

« Judaïsme déjudaïsé » chez van Praag, « Judaïsme perdu » selon Lehrmann : ces titres disent tout. Ils mettent en évidence une appréciation très différente de celles, beaucoup plus conciliantes, qu’André Spire, Georges Cattaui ou Benjamin Crémieux formulaient un peu plus tôt. On est alors tout à fait sorti des années 1920, qui avaient vu une atténuation de l’expression publique de l’antisémitisme, remarquée par le directeur des Archives israélites lui-même, Émile Cahen, à la parution du roman de Lacretelle, Silbermann. Le moment historique n’a plus rien à voir avec le milieu des années 1920, quand la question de la judéité littéraire attirait la curiosité et les sympathies de la presse : « C’est la fin de l’après-guerre », lança Robert Brasillach dès 1931 dans L’Action française, à propos du roman de Pierre Drieu La Rochelle, Le Feu follet (Gallimard, 1931)[3].

À cette date, le sionisme politique semble avoir perdu la partie en France, où le judaïsme institutionnel l’emporte. Sur le plan littéraire, les contre-attaques de L’Univers israélite se multiplient dans les années 1930, sous la signature de Judaeus-Maurice Liber ou de Lily Jean-Javal, lesquels s’affairent à réfuter la thèse de la « renaissance juive » défendue par Spire et Crémieux, et faisant de Proust l’un de ses acteurs principaux. La revue Palestine, inaugurée en 1927, cesse de paraître en 1931 ; Menorah paraît sporadiquement en 1932 et s’arrête définitivement en 1933 ; La Revue littéraire juive de Iehouda Gheler et Pierre Paraf, qui a pris le relais de La Revue juive d’Albert Cohen en 1927, s’est interrompue dès 1931.

Figure 1 La Revue littéraire juive, juillet 1928.

La Revue juive de Genève leur succède à partir de 1932, sous la direction de Josué Jéhouda, écrivain sioniste d’origine russe.

Proust 9 - figure 2

Figure 2 La Revue juive de Genève, n° 1, 1932, Hans Kohn.

Son premier numéro s’ouvre sur un article d’André Spire, qui revient une fois encore sur le sionisme d’Israel Zangwill[4]. Autre indice apparent de continuité, ce numéro contient un article de Ludmila Savitzky, l’amie de Spire, qui rend compte du livre de Hans Kohn, L’Humanisme juif. Quinze essais sur le Juif, le monde et Dieu (Rieder, 1931)[5]. Hans Kohn (1891-1971), sur qui l’on reviendra, est une personnalité attachante. Né à Prague, élevé en langue allemande, formé en philosophie, mobilisé en 1914, fait prisonnier en Russie en 1915, de retour à l’Ouest en 1920 seulement, militant sioniste, il a vécu à Paris au début des années 1920, avant d’émigrer en Palestine en 1925, puis de partir pour les États-Unis en 1934, où il deviendra un universitaire et un intellectuel public, spécialiste du nationalisme[6]. Il a servi un moment de truchement entre les sionistes de Paris et ceux de Berlin, nettement moins indulgents pour l’assimilation à la façon française.

La participation de Spire et de Savitzky au premier numéro en 1932 ne doit pourtant pas faire illusion. La Revue juive de Genève sera moins parisienne que Menorah, La Revue juive ou Palestine, et cet écart explique aussi l’inflexion du point de vue sur Proust qui s’y exprime. L’essai de Siegfried van Praag y trouvera un lieu de publication approprié en 1937, à un moment où la réaction contre le nouvel antisémitisme racial qui se répand en Europe affecte de manière collatérale l’exégèse d’À la recherche du temps perdu.

Van Praag et Lehrmann, celui-là juif de Hollande, celui-ci originaire d’Europe centrale, liront Proust avec une autre sensibilité, plus réprobatrice du modèle français d’émancipation que chez un André Spire, sévère pour le franco-judaïsme, mais élevé sous son régime, haut fonctionnaire français et écrivain de langue française, revenu de l’assimilation tout en restant son produit et en lui demeurant attaché : « […] si je recherche, en dehors de l’intérêt témoigné par Spire à toutes les manifestations du Judaïsme, en dehors de son besoin de s’affirmer Juif, ce qu’il y a chez lui de spécifiquement juif, j’avoue que je reste incertain », constate Benjamin Crémieux, justement dans La Revue juive de Genève au début de 1937. Son article, intitulé « La littérature juive française » et reprenant certains termes de sa causerie de décembre 1930 au Cercle d’études juives, telle que Lily Jean-Javal en avait rendu compte dans L’Univers israélite, atteste l’évolution des attentes d’un critique aussi éloigné du judaïsme que Crémieux, depuis 1925 et son article « Judaïsme et littérature » dans Les Nouvelles littéraires[7].

Siegfried van Praag 1937

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Figure 3 La Revue juive de Genève, mai 1937 ; Siegfried van Praag, 1934.

Siegfried Emanuel van Praag (1899-2002), né à Amsterdam, de père diamantaire, a fait des études de français et de russe à l’université d’Amsterdam, avant de devenir professeur de français, romancier, essayiste et journaliste. Il s’exilera à Londres en 1940, où il travaillera à la BBC durant toute la guerre, puis rentrera aux Pays-Bas, se fixera à Bruxelles, publiera une œuvre abondante et vivra centenaire, toujours arborant une imposante barbe ressemblant à celle à laquelle Courbet attribuait « le côté assyrien de [s]a tête »[8].

Figure 4 Persoonlijkheden in het Koninkrijk der Nederlanden, 1938.

Avant de s’intéresser à Proust dans les années 1930, van Praag a déjà mené des recherches sur la présence des personnages juifs dans le roman français, chez Balzac, les Goncourt, Maurice Donnay, Eugène-Melchior de Vogüé. Un article sur ce sujet a paru en 1922 dans Der Jude, la belle revue sioniste fondée par Martin Buber et Salman Schocken, publiée à Berlin et Vienne entre 1916 et 1928, financée par l’Organisation sioniste comme Menorah et La Revue juive, plus déterminée politiquement mais aussi ambitieuse littérairement[9]. Henri Franck et André Spire viennent précisément d’être présentés aux lecteurs de Der Jude quelques mois plus tôt par Hans Kohn, alors l’un des principaux collaborateurs de la revue. Il réside à Paris, on l’a dit, en ce début des années 1920, et il parlera aussi dans Der Jude d’Albert Cohen, citera ses Paroles juives et son article de 1923 dans La Revue de Genève sur « Le Juif et les romanciers français », commentera le roman de Julien Benda, L’Ordination (Cahiers de la Quinzaine, 1911-1912[10]) ; il rendra aussi compte de La Nuit kurde de Jean-Richard Bloch (Gallimard, 1925)[11].

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Figure 5 Siegfried van Praag, « Der Jude im Roman », Der Jude, 1922.

Van Praag a également donné à Der Jude en 1923 un article sur Alexandre Weill[12], l’ami de Nerval et de Heine formé comme rabbin à Francfort, polygraphe passé du socialisme romantique au républicanisme, puis au légitimisme, enfin au prophétisme (Robert Dreyfus, on s’en souvient, a consacré une monographie à cet « homme obscur » dans les Cahiers de la Quinzaine en 1908, et Denis Saurat voyait en lui l’initiateur d’Hugo à la Kabbale).

Van Praag a encore fait paraître en 1926 à Amsterdam un livre sur les juifs dans les littératures française, allemande, anglaise et néerlandaise depuis 1860, mais sans citer Proust une seule fois, alors que les poètes sionistes habituels, Edmond Fleg, André Spire, Henri Franck, Albert Cohen et Georges Cattaui, sont bien servis[13]. Sa longue étude sur Proust de 1937 dans La Revue juive de Genève sera donc sans précédent.

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Figure 6 Siegfried van Praag, De West-Joden en hun letterkunde sinds 1860, 1926.

Chanan Lehrmann 1941

L’auteur de L’Élément juif dans la littérature française en 1941, Cuno (Chanan, Charles) Lehrmann (1905-1977)[13], est né à Strzyżów, en Galicie, province alors rattachée à l’Autriche-Hongrie, en Pologne après 1918. Il a grandi à Stuttgart, où son père s’est installé comme sofer (copiste de la Torah) et où ses parents ont élevé neuf enfants. Il doit être l’un des deux aînés sur la photo de famille en 1922, mais lequel, l’adolescent aux joues rondes ou celui qui regarde par en dessous d’un trop grand chapeau ?

Figure 7 Chanan Lehrman avec ses parents, frères et sœurs vers 1922.

Il a fait des études de philologie romane à l’université de Würzburg et a été formé parallèlement au rabbinat au séminaire de Berlin. Sa thèse de doctorat de 1932, par une convergence remarquable avec les recherches de van Praag, a porté sur le socialisme romantique et la question juive[15] (la curiosité des jeunes sionistes pour le romantisme et Alexandre Weill mériterait une enquête plus approfondie et incite à réviser le cas de Robert Dreyfus, plus soucieux du judaïsme que son apparente indifférence ne le laissait supposer).

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Figure 8 Kuno Lehrmann, Das Humanitätsideal der sozialistisch-romantischen Epoche Frankreichs und seine Beziehung zur Judenfrage, 1932 ; les Lehrmann à Stuttgart vers 1935.

Lehrmann a quitté dès 1933 l’Allemagne pour la Suisse, où il enseigne les littératures française et juive comme Privatdozent à l’université de Lausanne (son livre de 1941 sur L’Élément juif dans la littérature française est manifestement issu de ses cours[16]) et où il exerce aussi comme rabbin de la communauté juive de Fribourg.

« Marcel Proust, témoin du Judaïsme déjudaïsé »

Dans la seconde moitié des années 1930, van Praag et Lehrmann, provenant de lieux et milieux très distants, mais ayant manifesté jusque-là des curiosités voisines, réagissent tous deux de la même manière, et autrement que Spire, Cattaui ou Crémieux, aux descriptions de Bloch ou de Rachel dans le roman de Proust.

Les trois articles de van Praag en 1937 dans La Revue juive de Genève, en tout vingt-cinq pages serrées, forment un véritable essai qui fait le tour de la question juive dans la vie et l’œuvre de Proust. Van Praag est aussi le premier à aborder le sujet avec la méthode de l’universitaire, car Thibaudet et Crémieux, universitaires de formation, intervenaient dans la presse et les revues en critiques littéraires, portaient des jugements tranchés sans beaucoup se soucier de les étayer. La Revue juive de Genève venait encore de publier une rapide étude de Crémieux sur « La littérature juive française », aussi cursive que ses panoramas de la décennie précédente : « Les pages consacrées par Proust à Swann et à la famille Bloch, avançait Crémieux, sont les plus complètes qu’on ait écrites sur les Juifs français. » Mais il n’entrait pas dans le détail et en venait aussitôt à une généralisation : « […] je suis frappé du fait que les traits accumulés par lui sont des traits physiques et des traits de caractère liés à des mœurs anciennes et persistantes, mais en voie de transformation ou de disparition[17] ». Pour Crémieux en 1937, Proust décrit un monde juif en train de disparaître : il ne l’aurait pas affirmé aussi formellement en 1924 ou 1929, mais il ne paraît pas non plus regretter cette évolution, ni la réprouver comme le feront van Praag et Lehrmann.

Van Praag connaît l’état de la question, a parcouru avec attention et l’œuvre de Proust et la bibliographie secondaire. Cela confirme — observation souvent faite — que Proust a été longtemps mieux lu, plus soigneusement, hors de France qu’en France, c’est-à-dire en Grande-Bretagne, Allemagne, Italie ou aux États-Unis, et donc aussi aux Pays-Bas, où la présence des témoins et l’illusion biographique, la tentation beuvienne pesaient moins. Benjamin Crémieux suggérait dès 1926 que « [p]our juger Proust à sa mesure, c’est peut-être un grand privilège de ne l’avoir pas approché[18] », privilège qui peut être étendu à tous ceux qui, ne partageant pas la langue maternelle et la culture parisienne de Proust, sont plus libres des préjugés qui les accompagnent immanquablement.

Figure 9 La Revue juive de Genève, mai 1937.

L’étude de van Praag repose sur deux prémisses, ou plutôt une seule avec son corollaire. D’une part, l’hostilité de van Praag contre l’assimilation explique son intérêt pour Proust, qui « demi-Juif, fut le type du Juif occidental parfaitement assimilé[19] ». D’autre part : « Il fut le plus grand peintre de l’assimilation, de ce mouvement juif dirigé contre l’existence même de la race juive[20]. » Proust est non seulement un écrivain profondément français, mais aussi un écrivain totalement juif. Van Praag suit une fragile ligne de crête cheminant entre le sévère désaveu de Proust en tant que juif honteux et une fascination intense pour l’éternel retour du judaïsme chez une traître, devenu le meilleur témoin de l’assimilation comme chute. C’est pourquoi van Praag commence par vouer Léon Pierre-Quint aux gémonies, lui qui soutenait que la judéité n’était pas une entrée pertinente dans la lecture de Proust :

Léon Pierre-Quint se trompe lorsqu’il nous déclare que le seul élément vraiment juif dans la vie et la personnalité proustienne, fut une volonté tenace à lutter contre les trahisons d’un corps malade. Peut-être le biographe autorisé de Proust, Juif lui-même, éprouve-t-il quelque répugnance à confronter l’auteur avec le Judaïsme et nous livre-t-il une idée toute faite qu’il a empruntée aux aryens plutôt que de pousser plus loin son analyse[21].

Autrement dit, considérer que le roman de Proust a peu à voir avec la judéité serait une idée d’aryens ou de juifs apostats. Van Praag refuse de réduire la judéité de Proust à la résilience proverbiale de Swann, lieu commun ou facilité sentimentale réunissant tous les critiques jusque-là.

Inventoriant les personnages juifs du roman, van Praag propose l’antisémitisme comme explication de certains traits de caractère donnés par Proust à ses créatures, par exemple au père d’Albert Bloch : « On pourrait même parler ici d’une charge antisémite, car l’auteur fait ressortir tout spécialement son avarice[22]. » La formulation reste toutefois prudente, évite de se prononcer sur la responsabilité de l’auteur dans cette apparence : « On pourrait même parler… », si l’on tenait absolument à imputer une intention à l’écrivain. Van Praag ne dit pas que le portrait du père Bloch est antisémite du fait de son auteur, mais que certains pourraient le qualifier de la sorte, puisque c’est ainsi que le lecteur peut l’interpréter. Le souci est encore plus manifeste dans le cas de Rachel, dont le succès sur la scène est affaire de mode, non de talent : « Je ne crois pas que Proust ait réfléchi au danger des conclusions trop hâtives. Cependant, caractériser la carrière d’un personnage juif par une renommée imméritée constitue un danger que l’antisémitisme moderne s’empresse honteusement d’exploiter[23]. » Ainsi, Proust n’aurait pas été bien avisé, il n’aurait pas mesuré l’utilisation qui pouvait être faite de ses descriptions de ses personnages juifs, et il donnerait malgré lui des armes aux antisémites.

Mais van Praag retrouve surtout chez Proust, que celui-ci l’ait voulu ou non, sa propre méfiance contre l’assimilation : « […] lorsque Proust envisage l’assimilation en tant que phénomène social, cet auteur qui sonde l’âme juive, croit qu’une telle tendance doit mener fatalement à la déchéance de la race[24]. » La comparaison faite entre les invertis et les juifs dans Sodome et Gomorrhe I choque profondément van Praag, qui la juge « infiniment pénible et saisissante » : « Cette comparaison, la plus sombre qui fût jamais émise à l’égard du Judaïsme occidental, prouve que Proust a observé les symptômes morbides dans les milieux franco-juifs de son temps. Cette fatalité inéluctable de l’assimilation, Proust la voit comme une situation sans issue[25]. » Les termes ne sauraient être plus forts pour désigner l’assimilation comme maladie létale du judaïsme, « fatalité inéluctable », et Hannah Arendt n’innovera en pas sur ce plan.

Van Praag, qui a lu Cattaui, Spire, Thibaudet, Saurat, ne refuse complètement ni le parallèle avec Montaigne, ni la référence au Talmud, mais il reste circonspect quant à la portée stylistique de tels rapprochements :

La discussion presque casuistique de toutes les possibilités psychologiques imaginables qui ont pu produire un événement sont ses sine qua non. C’est pourquoi on a parlé du « talmudisme » de Proust en évoquant ses curieuses phrases surchargées de considérations ; le commentaire dont il commente son commentaire. La liturgie juive se distingue elle aussi par son désir de tout vouloir dire, par la hantise de vouloir être absolument complète. La même frénésie d’intégrité est une caractéristique de l’œuvre de Proust[26].

Mais van Praag n’impute pas cette « frénésie d’intégrité » à la culture juive de Proust, car il est bien conscient que Proust ne s’est jamais intéressé au « Judaïsme post-biblique », comme il dit, et il en veut pour preuve la lettre par laquelle Proust remercia Robert Dreyfus de son livre de 1908 sur Alexandre Weill. Avant van Praag lui-même et Lehrmann, l’ami d’enfance de Proust fut en effet le premier à juger cet « homme obscur » digne d’une monographie, moins de dix ans après sa mort[27]. Or l’indifférence de Proust au livre de Dreyfus étonne et déçoit van Praag : « Proust dit à peu près ceci : “Comment peut-on écrire sur un sujet aussi antipathique et aussi insignifiant”, alors que ce Weill, au point de vue historique et psychologique, fut un homme si curieux[28] ! »

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Figure 10 Robert Dreyfus, Alexandre Weill, 1908.

Proust ne comprenait pas que Robert Dreyfus ait pu consacrer tout un livre (un long article en vérité) à un personnage aussi quelconque. Soucieux de ne pas trop vexer son ami, il comparait ironiquement l’assiduité de Dreyfus auprès Weill à sa propre dévotion pour John Ruskin, à peine moins mineur, concédait-il, avant de conclure : « Mais tout de même cet Alexandre Weill ! » Proust ne semble pas avoir été amusé par cet avis figurant sur les livres d’Alexandre Weill et signalé par Dreyfus : « Chez l’auteur, 11, faubourg Saint-Honoré », avec cette précision maniaque : « Ne pas confondre mon nom avec celui de mon riche homonyme, 45, rue de Courcelles »[29], fortuitement la même adresse que celle des Proust entre 1900 et 1907, où Adrien et Jeanne Proust moururent, mais aussi celle d’Alexandre Weill, associé de la banque Lazard, dont le fils David Weill (1871-1952), banquier d’avenir, fut encore un condisciple de Proust au lycée Condorcet et aux Sciences politiques (il épousa en 1897 Flora Raphaël, fille du banquier Edward Raphaël et de Laetitia Sourdis, elle-même fille de Mardochée Sourdis[30], le banquier avec qui Adolphe Dreyfus, le père de Robert, faisait des affaires à la fin du Second Empire et qui en faisait d’autres avec son futur gendre : à la banque Lazard, la banque Raphaël, Berend, la banque Sourdis, la banque Bischoffsheim, Goldschmidt, et la banque Dreyfus, Scheyer, on spéculait partout autour de 1870 ; certaines maisons réussirent, d’autres chutèrent). Proust fut toutefois moins lié avec le jeune David Weill, même s’ils ne se trouvent pas loin l’un de l’autre sur une photo de leur classe de philosophie, qu’avec son cousin Jean Lazard (1871-1950), qui lui rendit visite à Fontainebleau en 1896 et dont il est question à plusieurs reprises dans la correspondance entre Proust et sa mère[31].

Figure 11 Proust et David Weill (en bas à droite) au lycée Condorcet, 1888-1889.

Mais Proust ne lut peut-être pas la note de bas de page où Robert Dreyfus mentionnait le 45, rue de Courcelles. Il ajouta tout de même, cessant de dénigrer le livre de son ami et retrouvant sa gentillesse coutumière : « Je le relirai, j’espère que je comprendrai l’homme et pourquoi tu t’es incliné vers lui. Jusqu’ici je reste fermé[32]. »

Pour van Praag, cette fermeture de Proust à Alexandre Weill, donc à la tradition juive, au « Judaïsme post-biblique », qui inclut le Talmud et le Zohar, n’a rien d’insignifiant. Elle veut dire que sa « frénésie d’intégrité », « son désir de tout vouloir dire », Proust ne les doit pas à ses lectures et à sa culture juive : « Ce style, Proust doit l’avoir trouvé au fond de son âme, car il n’est pas le produit de son éducation raffinée et littéraire[33]. » Dans cette proposition, fût-elle formulée à la manière d’une hypothèse, resurgit en dernière instance chez van Praag l’idée d’un déterminisme ethnique du style de Proust.

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Figure 12 La Revue juive de Genève, juillet 1937.

Ainsi, comme ses prédécesseurs des années 1920, et même s’il les récuse, van Praag investit la vie et l’œuvre de Proust de sa propre conception de l’identité juive et de l’assimilation comme éradication de cette identité. Nul n’a mieux décrit que Proust la déchéance du judaïsme dans l’assimilation. C’est pourquoi van Praag peut conclure son étude en reconnaissant le génie de Proust, égal à celui d’un prophète d’Israël : « Proust fut Juif, un Juif mélancolique et désillusionné, peut-être comme Koheleth, qui fut jadis roi de Jérusalem[34]. » À la recherche du temps perdu, c’est l’Ecclésiaste moderne.

« À la recherche du Judaïsme perdu »

Dans un ouvrage qui embrasse toute l’histoire de la littérature française, Lehrmann passe forcément plus vite sur Proust, mais il doit beaucoup à van Praag et s’exprime avec les mêmes mots dans un chapitre au titre emblématique, « À la recherche du Judaïsme perdu ». Il juge ainsi que « tout en reconnaissant ce que l’assimilation a d’humiliant, Proust considère comme une fatalité inéluctable la disparition complète des Juifs dans leur entourage[35] ». La récurrence des mots de « fatalité inéluctable », déjà employés par van Praag pour qualifier l’assimilation, témoigne de leur communauté de pensée (et du fait que Lehrmann a bien lu van Praag).

Cela n’empêche pas Lehrmann de citer lui aussi la phrase préférée des sionistes parisiens des années 1920 sur l’endurance de Swann et sur son retour à Israël à la fin de sa vie, l’Affaire et la maladie aidant, déclaration à l’abri de laquelle Lehrmann ne doute pas que Proust lui-même se soit enorgueilli de sa propre appartenance à « la forte race juive ». Lehrmann reproduit cette expression de Proust et la commente sans le moindre état d’âme en 1941 : « Il proclame la pureté de la race juive qu’il compare à celle des Français autochtones », mais cette dernière phrase sera effacée dans la seconde édition du livre en 1961, le mot race ne figurant plus que dans la citation, entre guillemets, attribué à Proust, et non repris par Lehrmann[36]. Puis ce fils de sofer et lui-même rabbin qui, à la différence de la plupart des protagonistes français des années 1920, sait de quoi il parle en matière talmudique, reprend à son compte la comparaison familière du style de Proust : « Comme un verset biblique dans le Talmud, l’idée élémentaire est accompagnée de commentaires et de super-commentaires », avant qu’au lecteur égaré dans ce « labyrinthe inextricable » apparaisse une « vérité lumineuse ». Ce style, selon Lehrmann, Proust l’a toutefois trouvé non pas dans les livres, mais dans son âme, « baignant dans la tribu de sa mère »[37]. Van Praag ne disait pas autre chose.

Si Lehrmann ne se montre pas tendre pour la société, juive et non juive, dont Proust décrit la décadence comme un prophète biblique et un « Jérémie moderne », il n’en conclut pas moins en évoquant Bergson, Freud et Einstein, et en constatant que ces « quatre hommes de sang juif » ont transformé notre conception du monde[38]. Sur ce point, il suit également de très près van Praag, qui avançait déjà : « Il est cependant curieux de constater que quatre hommes de sang juif ont collaboré à la conception d’un monde dynamique : Einstein, Bergson, Freud et Proust, un monde dont la relativité est une des grandes caractéristiques[39]. »

Lorsque Lehrmann mettra son livre à jour pour la seconde édition en 1961, cet éloge de Proust comparé à Bergson, Freud et Einstein disparaîtra, dont les mots « sang juif », que van Praag employait lui aussi, et la conclusion du chapitre sur Proust sera moins généreuse. Lehrmann relève désormais la comparaison de Sodome et Gomorrhe I entre le « sans-gêne » des sionistes « qui déclarent vouloir vivre en Juifs » et celui des homosexuels « qui avouent leur anomalie et en font cyniquement étalage », comme si l’origine juive était une « tare sociale plus impardonnable que tout autre péché »[40].Vingt ans après, la « philosophie du mimétisme » adoptée par Proust, imposant de « passer inaperçu », de dissimuler ses « dispositions homosexuelles » comme sa « conscience juive », est désormais interprétée comme de la « honte » de soi.

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Figure 13 C. Lehrmann, L’Élément juif dans la littérature française, 1941 ; 1961.

L’auteur, grand rabbin du Luxembourg de 1950 à 1958[41], enseigne alors en Israël, à l’université Bar-Ilan, établissement récemment créé par des juifs religieux, où l’avant-propos de la réédition de 1961 de son livre est signé. Quelques chapitres prolongent la présence de « l’élément juif dans la littérature française » jusqu’à Max Jacob, mort à Drancy, ou Albert Cohen, même si Lehrmann regrette que ce dernier n’ait pas donné de suite à Solal et Mangeclous, publiés en 1930 et 1938 (Belle du Seigneur paraîtra plus tard, en 1968 seulement). Mais trois écrivains de langue française ont « érigé des monuments au souvenir de leur mère juive » : Proust, Romain Gary avec La Promesse de l’aube (Gallimard, 1960), qui vient de paraître, et Cohen dans Le Livre de ma mère (Gallimard, 1954). Lehrmann donne une longue et belle citation, sans commentaire, de l’hommage de Cohen à sa mère, puis il se permet, malgré le genre académique de l’ouvrage, une digression personnelle dans laquelle il évoque l’image de sa propre mère, « déportée et disparue quelque part en Pologne », loin de ses enfants, « mais unie jusqu’à l’ultime martyre » à son mari, « savant pieux et vénérable »[42]. Voilà pourquoi la conclusion du chapitre d’avant-guerre sur Proust devait être modifiée, l’admiration atténuée, encore que le monument élevé par Proust à sa mère le rachète aux yeux de Lehrmann.

Rabbin de la communauté juive de Berlin-Ouest de 1960 à 1971, professeur honoraire à partir de 1967 à l’université de Würzburg, où il avait fait ses études de romanistique, Lehrmann se retira à Stuttgart, où il avait passé son enfance.

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Figure 14 Annonce du décès de C. Lehrmann.

Deux Stolpersteine, ces pierres d’achoppement ou pavés de mémoire, création de l’artiste Gunter Demnig pour honorer les victimes du nazisme, sont incrustés devant le domicile familial des Lehrmann à la Christophstrasse de Stuttgart. Ils rappellent la déportation de son père et de sa mère en 1938 et leur extermination en 1942[43].

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Figure 15 Stolpersteine, Christophstrasse 41, Stuttgart.

Robert Dreyfus 1937

Lorsque Siegfried van Praag publia sa mise en cause du milieu de juifs honteux que Proust avait fréquenté dans sa vie et décrit dans son œuvre, cela ne passa pas inaperçu à Paris, où certains des amis de Proust réagirent. Dès la parution du premier article de van Praag en avril 1937, Robert Dreyfus envoya une lettre à La Revue juive de Genève, qui la publia dans le numéro suivant, en mai 1937, en même temps que la deuxième partie de l’étude de van Praag. Dreyfus protestait contre la manière dont le critique d’Amsterdam dépeignait le monde de Proust, en particulier les salons de Mme Straus et de Mme de Caillavet, toutes deux d’origine juive, où Proust, prétendait van Praag, « a dû rencontrer nombre de Juifs qui appartenaient encore à peine et à contrecœur à la race juive, derniers déserteurs du Judaïsme français[44] ».

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Figure 16 La Revue juive de Genève, juin 1937.

La qualification de « derniers déserteurs du Judaïsme français » blessa manifestement Robert Dreyfus, qui ne reconnaissait pas les années 1890 qu’il avait vécues dans cette caricature datée de la fin des années 1930, quarante ans plus tard : « Que ce reflet d’un monde que j’ai bien connu me semble aujourd’hui déformant, bizarre ! » Robert Dreyfus venait lui-même de raconter ses souvenirs du salon de Mme Straus dans La Revue de Paris en octobre 1936[45], pour introduire des lettres de Proust à Mme Straus[46]. Il entreprit donc de défendre la mémoire de ses amies et de ceux qu’elles recevaient :

[…] j’ai le devoir de nuancer ici de mon mieux le tableau de ces temps révolus, et d’affirmer que leurs salons n’ont jamais servi d’école d’apprentissage à quelques Juifs anxieux de faire oublier leurs origines. Les nombreux Juifs « assimilés » de l’époque (j’en pourrais dresser une longue liste) acceptaient fièrement un lourd héritage d’opprobre et de résistance ; ils ne furent nullement des « déserteurs » honteux de leur naissance, impatients de se dérober. Quand cela put-il mieux se vérifier qu’à l’occasion de l’Affaire, cette pierre de touche de la diversité des tempéraments humains[47] ?

C’est l’éternel conflit de l’historien et du témoin, qui ne se retrouve pas dans la chronique que les générations suivantes font de sa jeunesse sur la base de documents et de raisonnements, non de sentiments et de souvenirs. Mais ce rappel à l’ordre donne l’occasion de retoucher le portrait de Robert Dreyfus ébauché dans un précédent épisode, en particulier son indifférence apparente à sa propre judéité, du moins jusque-là. Mettant des guillemets à « assimilés », il semble suggérer en 1937 que l’assimilation, à commencer par la sienne, ne doit jamais s’entendre à la lettre, qu’elle n’est jamais un fait accompli mais une idée. Rien ne le mit mieux en évidence que l’affaire Dreyfus (que Dreyfus n’appelle jamais que l’Affaire, comme pour l’éloigner un tant soit peu de son propre patronyme).

Robert Dreyfus ne fut-il d’ailleurs pas l’un des premiers à signaler, bien avant van Praag, les risques que prenait Proust en jouant avec l’antisémitisme de ses lecteurs ? Dans un article de leur revue de jeunes anciens du lycée Condorcet, Le Banquet, à laquelle il participa en 1892 avec Daniel Halévy, Jacques Bizet et Fernand Gregh, Proust mentionna, en citant Théodore Reinach, le luxe excessif des toilettes des femmes juives de Lyon au XIIIe siècle et la répression qui s’ensuivit. Cela provoquait une mise au point de Dreyfus dès ses Souvenirs sur Marcel Proust en 1926 :

[…] bien que lui-même ne fût nullement antisémite, ainsi que l’a prouvé sa conduite au temps de l’Affaire, Marcel Proust offre un gage à l’antisémitisme des salons par cette pointe encore spirituelle et légère, mais qui appuiera plus tard avec bien moins de douceur et d’agrément dans certaines pages de ses livres[48].

La réflexion est d’ordre rétrospectif : Dreyfus la fait après coup, dans ses Souvenirs, non sur-le-champ, en 1892, mais elle prouve qu’en 1926 il était déjà averti des malentendus que pourraient créer « certaines pages » d’À la recherche du temps perdu, pages auxquelles il ne semble pas ou plus trouver d’« agrément ».

En 1936, dans ses souvenirs sur Mme Straus pour La Revue de Paris, il se montre lucide sur la montée de l’antisémitisme depuis la mort de son amie dix ans plus tôt : « […] je songe parfois qu’il est heureux pour elle et son mari, comme pour bien d’autres, d’être morts, car ils souffraient trop déjà d'une France ravagée par ses discordes[49] ». Robert Dreyfus, décédé en juin 1939, entre les accords de Munich et la « drôle de guerre », aura quitté ce monde au bon moment. Preuve de l’Affaire en main, il entend en tout cas contredire van Praag et affirmer que les dits « assimilés » ne furent jamais des « déserteurs ». Cela nous indique comment il se perçoit lui-même. Sa polémique avec van Praag le mena-t-elle à se corriger, voire à sa désassimiler à la manière de Swann sous l’effet de la maladie et de l’Affaire ? Je relève une seule variante dans ses souvenirs sur Mme Straus. Là où, dans La Revue de Paris, il mentionnait en 1936, sans préciser, les « origines » de Mme Straus à propos de son attitude dans l’affaire Dreyfus, il parlera franchement de ses « origines juives » dans le livre de 1939. Mais à quel sentiment imputer sa précaution initiale ? À sa discrétion distinguée ? Ou bien à la prémonition de l’étroitesse d’esprit des lecteurs de La Revue de Paris ? Quoi qu’il en soit, la variante ne paraît pas indifférente et la retenue ne convient plus en 1939. Dreyfus sait bien qu’il n’est plus temps de passer sous silence des « origines juives ».

Daniel Halévy 1937, Rachel Bespaloff 1938

Or, par une coïncidence frappante, le numéro suivant de La Revue juive de Genève, en juillet 1937, contient non seulement la troisième et dernière livraison de l’étude de van Praag, mais, comme pour en vérifier la thèse, une lettre de l’autre ami du lycée Condorcet avec qui Proust ne perdit jamais contact, Daniel Halévy. Celui-ci écrit à Josué Jéhouda, le directeur de La Revue juive de Genève, pour lui expliquer pourquoi il refuse de collaborer à sa publication :

 

[…] différent en ceci de beaucoup de mes confrères juifs, premièrement je porte mon nom, et, deuxièmement, je ne suis pas juif. Pour être juif, il faudrait, premièrement, que de la personne de mon père je supprime la personne de sa mère, immémorialement catholique, à laquelle il devait presque tout, et moi-même beaucoup. Ensuite, il faudrait que je supprime de ma personne la personne de ma mère, immémorialement chrétienne. Je n’ai pas besoin de vous dire que ces opérations sont impensables. Je sais ce que je dois à mon nom, et ce que je dois aux miens[50].

Proust 9 - figure 17

Figure 17 La Revue juive de Genève, juillet 1937.

Avec une mère protestante et une grand-mère catholique, Daniel Halévy prétendait qu’il n’avait plus rien de juif et que son grand-père Léon Halévy ne lui avait transmis que son nom, un peu comme le prince de Guermantes, antisémite ayant Swann pour ami, se racontait des histoires pour se justifier à ses propres yeux : « […] sachant que la grand-mère de Swann, protestante mariée à un juif, avait été la maîtresse du duc de Berri, il essayait, de temps en temps, de croire à la légende qui faisait du père de Swann un fils naturel du prince. Dans cette hypothèse, laquelle était d’ailleurs fausse, Swann, fils d’un catholique, fils lui-même d’un Bourbon et d’une catholique, n'avait rien que de chrétien[51]. » Même si Proust s’embrouille dans les religions, la généalogie ressemble à celle d’Halévy.

Celui-ci poursuivait sa lettre à Jéhouda en relatant une scène à laquelle il avait assisté vers l’âge de dix ans, autour de 1882, au temps des premières lois républicaines, c’est-à-dire anticléricales. De cette scène mettant aux prises son père, Ludovic Halévy, et l’éditeur Calmann Lévy, il avait tiré, annonçait-il, un enseignement auquel il était resté fidèle durant toute sa vie. Ce jour-là, le ton monta entre Ludovic Halévy, qui se fit « véhément » contrairement à son savoir-vivre habituel, et son éditeur et ami : « Les Juifs, disait-il, ont été généreusement reçus en France, la France les a faits Français. Ils n’ont pas à faire de politique anticléricale en France. S’ils le font, ils ont tort, et ils auront à s’en repentir[51]. » Ludovic Halévy, recommandant aux juifs la discrétion, marquait « les limites que doit observer l’activité juive » dans la société française, notoirement dans ses relations avec la religion majoritaire. C’était l’attitude même qu’André Spire condamnait, on s’en souvient, chez cette « bourgeoisie juive, qui se croit une élite parce qu’elle a réussi à se faire un trou dans la bourgeoisie française ». L’amitié entre Spire et Daniel Halévy n’en fut pas moins vive[52], de même que Spire resta toujours ami avec Robert Dreyfus. La fidélité entre anciens de l’Affaire, des Cahiers de la Quinzaine et des Universités populaires leur permettait de surmonter leurs divergences face à la montée du racisme nazi. Mais les lettres de Dreyfus et d’Halévy à La Revue juive de Genève, en juin et juillet 1937, mettent en évidence leur désaccord quant à la solidarité dont il convenait, à cette date cruciale, de faire preuve avec la communauté juive.

Proust 9 - figure 18

Figure 18 Daniel Halévy, 1939 © Excelsior / Roger-Viollet.

La Revue juive de Genève publia un an plus tard, en juin 1938, après « l’annexion de l’Autriche » par Hitler en mars, une longue réponse indignée aux conseils de retenue donnés aux juifs par Halévy, ainsi résumés : « Ne vous immiscez pas dans nos querelles, nous dites-vous en substance. La France vous a généreusement accueillis : n’en abusez point, ou vous pourriez le regretter. Respectez les limites que votre condition de minorité ethnique impose à votre activité. Sous une forme discrète, la menace est précise[54]. » Halévy répliquera brièvement que son intervention n’avait rien d’une menace et se limitait à « un conseil, inspiré par des considérations morales[55] ».

Proust 9 - figure 19

Figure 19 La Revue juive de Genève, juin 1938.

L’auteur de cette lettre connaissait bien Halévy : c’était Rachel Bespaloff (1895-1949), personnalité remarquable, comme les quelques femmes rencontrées au cours de ce feuilleton, Ludmila Savitzky, Marie-Louise Cahen-Hayem, ou bien sûr Hannah Arendt, mais ce n’est pas le moment de trop s’étendre sur ses accomplissements[56].

Figure 20 Rachel Bespaloff © Naomi Bespaloff Levinson.

Née dans une famille d’intellectuels sionistes originaires de l’Ukraine, élevée à Genève, musicienne, elle s’est fait connaître en 1933 justement par une lettre à Halévy : sa « Lettre sur Heidegger à M. Daniel Halévy », publiée dans la Revue philosophique, fut l’une des premières introductions à la pensée de Heidegger en France[57]. Liée à Léon Chestov, amie de Jean Wahl, elle est l’auteur d’articles sur Søren Kierkegaard (à qui elle compare brièvement Proust à propos de l’amour comme duperie[58]), Gabriel Marcel, Julien Green, André Malraux, enfin sur La Peste d’Albert Camus, publication posthume[59]. Réfugiée aux États-Unis en 1942, enseignant à Mount Holyoke College, dans le Massachusetts, elle se suicidera en 1949. Son œuvre est surtout dispersée dans des lettres[60], mais son livre majeur reste sa lecture d’Homère durant la guerre, De l’Iliade, publié à New York en 1943 en français, et en anglais en 1947, cette fois-ci avec une introduction par Hermann Broch[61]. Ce texte est souvent comparé à la réflexion contemporaine de Simone Weil, elle aussi liée à Jean Wahl, « L’Iliade ou le poème de la force », publiée dans les Cahiers du Sud sous le pseudonyme d’Émile Novis[62]. Il se trouve, par une autre coïncidence, que j’ai parlé cette année, dans mes derniers cours au Collège, de l’introduction de Broch à On the Iliad, intitulée « The Style of the Mythical Age », ou « Le style de l’âge mythique », sur le « style de vieillesse » que Broch définit comme « rupture stylistique brutale », accès au mythe, et transcendance de la littérature[63].

Au moment de sa mort, Rachel Bespaloff avait en chantier un livre sur le temps qui aurait compris un chapitre sur Proust[64]. Tout ce que nous savons d’elle nous le fait regretter. Hannah Arendt, qui avait fait sa connaissance au cours de son séjour à Paris entre 1933 et 1940, partageait son intérêt pour Kierkegaard et bien entendu pour Heidegger, et elle l’admirait.

Proust 9 - figure 21

Figure 21 Hannah Arendt, 1944 © Fred Stein.

Quand elle se mit à ses recherches sur l’antisémitisme, il semble aller de soi que ce fut Rachel Bespaloff qui l’aiguilla vers les articles de Siegfried van Praag sur Proust dans La Revue juive de Genève, articles sur lesquels Arendt devait tant s’appuyer. Arendt n’aurait donc pas non plus ignoré les points de vue des amis de Proust sur leur judéité exprimés dans les mêmes livraisons de La Revue juive de Genève, Daniel Halévy, que Bespaloff remit à sa place en 1938, et Robert Dreyfus qui prit, contre van Praag, la défense de Geneviève Straus dans une sorte d’« Apologie pour notre passé » ou de « Notre Jeunesse ». Mais la partie était déjà perdue et la thèse de van Praag devait l’emporter. La reprenant à son compte, Hannah Arendt ne fera aucun cas de la réponse de Robert Dreyfus.

Nous n’avons même plus la retenue que Siegfried van Praag, qui accordait à Proust le bénéfice du doute. C’est une illusion rétrospective, une forme bien compréhensible de la prédiction du passé, qui consiste pour nous à dénoncer au XXIe siècle un Proust antisémite ou un narrateur judéophobe, critères qui ne leur furent pas appliqués par les lecteurs des années 1920, au premier rang les sionistes activistes. Au contraire, André Spire utilise expressément l’œuvre de Proust pour illustrer le leurre ou même le piège de l’assimilation, et van Praag, au fond, ne fait pas autre chose, fût-ce plus brusquement. Au début des années 1950, après que la Shoah, coupant l’histoire en deux, eut transformé le sens des mots, après que Jean-Paul Sartre eut défini la judéité par l’antisémitisme (sa réflexion sur le juif « authentique » qui se choisit librement, comme le sioniste ou le résistant, fit moins d’effet), Jean Cocteau, lors de sa relecture envieuse et malveillante d’À la recherche du temps perdu, fut sans doute l’un des premiers à s’exprimer en ces termes : « Proust qui avait mille raisons de n’être pas antisémite arrive à avoir l’air de l’être dans son livre », note-t-il alors dans son journal[65]. Mais ce n’était encore qu’un « air » ; bientôt ce serait l’être même.

Bloch deviendra une caricature antisémite digne d’Édouard Drumont, pour la critique américaine d’abord[66], puis française[67]. Sa présentation dans le roman sera interprétée comme le produit d’une manœuvre de Proust pour nier sa propre judéité, au mieux comme un « antisémitisme de précaution et d’autoprotection » (« a precautionary, self-protective antisemitism »), sur le modèle de Bloch en villégiature à Balbec et se plaignant de la surreprésentation des juifs[68] :

Un jour que nous étions assis sur le sable, Saint-Loup et moi, nous entendîmes d’une tente de toile contre laquelle nous étions, sortir des imprécations contre le fourmillement d’Israélites qui infestait Balbec. « On ne peut faire deux pas sans en rencontrer, disait la voix. Je ne suis pas par principe irréductiblement hostile à la nationalité juive, mais ici il y a pléthore. On n’entend que : “Dis donc, Apraham, chai fu Chakop.” On se croirait rue d’Aboukir. » L'homme qui tonnait ainsi contre Israël sortit enfin de la tente, nous levâmes les yeux sur cet antisémite. C’était mon camarade Bloch[69].

Ainsi, la thèse de l’antisémitisme préventif à la manière de Bloch, conforme aux flatteries de Proust dans sa correspondance avec des antisémites avérés, ou à son obséquiosité dans les salons, l’emportera dans la critique sur celle de la désassimilation terminale de Swann et de son admirable résilience, apparentée, quant à elle, au « loyalisme » juif de Proust. Défendue par André Spire et Georges Cattaui à la mort de Proust, puis par la plupart de leurs successeurs dans les années 1920, y compris Marie-Louise Cahen-Hayem et Robert Dreyfus, cette thèse-ci réunit moins de défenseurs à partir des années 1930 et elle peine encore à en retrouver. C’est pourtant celle que je soutiendrai dans l’épilogue provisoire de ce feuilleton la semaine prochaine.

Notes

[1] Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, « Première partie : L’Antisémitisme », trad. fr. Micheline Pouteau et Hélène Frappat, Gallimard, coll. « Quarto », 2002, p. 314-325.

[2] Ch. Lehrmann, L’Élément juif dans la littérature française, préface de Guglielmo Ferrero, Zürich et New York, Die Gestaltung, 1941, p. 232-239 (chap. XIX) ; Albin Michel, coll. « Présences du judaïsme », 2e éd., 1960-1961, 2 vol., t. II, p. 134-141.

[3] Robert Brasillach, « Causerie littéraire », L’Action française, 11 juin 1931, p. 3.

[4] André Spire, « Israel Zangwill et le Congrès juif mondial », La Revue juive de Genève, 1re année, n° 1, octobre 1932, p. 9-16. https://www.bibliotheque-numerique-aiu.org/records/item/15498-la-revue-juive-de-geneve-vol-1-n-1-fasc-1-octobre-1932?offset=1

[5] Ludmila Savitzky, « L’Humanisme juif, par Hans Kohn »,  La Revue juive de Genève, 1re année, n° 1, octobre 1932, p. 40-41.

[6] Hans Kohn, The Idea of Nationalism: A Study in Its Origins and Background, New York, Macmillan, 1944. Voir ses souvenirs, Living in a World Revolution: My Encounters with History, New York, Simon and Schuster, 1964, et Adi Gordon, Toward Nationalism’s End: An Intellectual Biography of Hans Kohn, Waltham, MA, Brandeis University Press, 2017.

[7] Benjamin Crémieux, « Le Juif dans la littérature française », La Revue juive de Genève, 5e année, n° 44, janvier 1937, p. 156-160 ; « La littérature juive française », n° 45, février 1937, p. 196-200, ici p. 196.

[8] Persoonlijkheden in het Koninkrijk der Nederlanden in woord en beeld, Amsterdam, Van Holkema & Warendorf, 1938, p. 1178. Voir lettre à Champfleury, novembre-décembre 1854, Correspondance de Courbet, éd. Petra ten-Doesschate Chu, Flammarion, 1996, p. 122.
http://resources.huygens.knaw.nl/retroboeken/persoonlijkheden/#source=1&page=1175

[9] Siegfried van Praag, « Der Jude im Roman », Der Jude. Eine Monatsschrift, vol. 6, 1921-1922, n° 12, p. 758-763. Voir Eleonore Lappin, Der Jude 1916–1928. Jüdische Moderne zwischen Universalismus und Partikularismus, Tübingen, Mohr Siebeck, 2000.
http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/id/3107551

[10] Julien Benda, L’OrdinationCahiers de la Quinzaine, 12e série, 9e cahier, 30 avril 1911, et 14e série, 4e cahier, 17 novembre 191 ; Émile-Paul, 1913.

[11] Hans Kohn, « Henri Franck », Der Jude, vol. 6, 1921-1922, n° 6, p. 359-367 ; « André Spire », ibid., n° 8, p. 506-509, et n° 9, p. 559-572 ; « Französische Juden », ibid., vol. 8, 1924, n° 10, p. 601-608 ; « La Nuit kurde », ibid., vol. 9, 1925-1927, n° 1, p. 133-136.

[12] Siegfried van Praag, « Alexandre Weill (1811-1899) », Der Jude, vol. 7, 1923, n° 12, p. 681-691. http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/id/3108717

[13] Id., De West-Joden en hun letterkunde sinds 1860, Amsterdam, Elsevier, 1926. https://www.delpher.nl/nl/boeken/view?coll=boeken&identifier=MMKB02:000125582:00007

[14] http://www.historisches-unterfranken.uni-wuerzburg.de/juf/
http://www.historisches-unterfranken.uni-wuerzburg.de/juf/Datenbank/detailsinclude.php?global=;search;26214

[15] Kuno Lehrmann, Das Humanitätsideal der sozialistisch-romantischen Epoche Frankreichs und seine Beziehung zur Judenfrage, Wertheim am Main, Bechstein, 1932.

[16] Voir aussi, du même auteur, Bergsonisme et judaïsme, cours professé à l’université de Lausanne, Genève, Éd. Union, 1937 ; et L’Élément juif dans la pensée européenne, préface d’Arnold Reymond, Paris et Genève, Éd. du Chant nouveau et Migdal, [1947].

[17] Benjamin Crémieux, « La littérature juive française », art. cit., p. 198.

[18] Id., « Autres réflexions sur Proust », Les Nouvelles littéraires, 11 septembre 1926, p. 1-2 ; « Un débat avec M. Louis de Robert sur la composition chez Proust », Du côté de Marcel Proustop. cit., p. 65-94, ici p. 83.

[19] Siegfried van Praag, « Marcel Proust, témoin du Judaïsme déjudaïsé », art. cit., p. 338.

[20] Ibid., p. 339.

[21] Ibid., p. 339-340.

[22] Ibid., p. 346.

[23]Ibid., p. 347.

[24] Id., « Marcel Proust (II), témoin du Judaïsme déjudaïsé », art. cit., p. 389.

[25] Ibid.

[26] Id., « Marcel Proust (III), témoin du Judaïsme déjudaïsé », art. cit., p. 449.

[27] Robert Dreyfus, Alexandre Weill, ou le prophète du faubourg Saint-Honoré, 1811-1899, Cahiers de la Quinzaine, 9e série, 9e cahier, 26 janvier 1908. Voir aussi la nécrologie d’Isidore Cahen, « Alexandre Weill », Archives israélites, 60e année, n° 17, 23 avril 1899, p. 133-135 ; Joë Friedemann, Alexandre Weill, écrivain contestataire et historien engagé, 1811-1899, Strasbourg, Istra, 1980.

[28] Siegfried van Praag, « Marcel Proust (II), témoin du Judaïsme déjudaïsé », art. cit., p. 393.

[29] Robert Dreyfus, Alexandre Weill, op. cit., p. 54, note 2. Voir Alexandre Weill, Lois et mystères de la création conformes à la science la plus absolue, Sauvaitre, 1896.

[30] L’Univers israélite, 24e année, n° 1, octobre 1868, p. 40.

[31] Proust, lettre à Jean Lazard, [octobre 1896], Corr., t. VI, p. 349-350 ; lettre à sa mère, [octobre 1896], Corr., t. II, p. 144 ; [septembre 1899], ibid., p. 330. Voir Didier Lazard, La Famille Lazard, t. IX, Destins inattendus. Les descendants du fondateur de la banque Lazard, Neuilly, D. Lazard, 1992 ; Guy-Alban de Rougemont, Lazard Frères. Banquiers des deux mondes (1848-1939), Fayard, 2011.

[32] Proust, lettre à Robert Dreyfus, [29 janvier 1908], Corr., t. VIII, p. 36-37.

[33] Siegfried van Praag, « Marcel Proust (II), témoin du Judaïsme déjudaïsé », art. cit., p. 393.

[34] Id., « Marcel Proust (III), témoin du Judaïsme déjudaïsé », art. cit., p. 454.

[35] Ch. Lehrmann, L’Élément juif dans la littérature française, op. cit., 1941, p. 234 ; 1961, p. 135.

[36] Ibid., 1941, p. 234-235 ; 1961, p. 136.

[37] Ibid., 1941, p. 235-236 ; 1961, p. 137.

[38] Ibid., 1941, p. 237-238.

[39] Siegfried van Praag, « Marcel Proust (III), témoin du Judaïsme déjudaïsé », art. cit., p. 452.

[40] Ch. Lehrmann, L’Élément juif dans la littérature française, op. cit., 1961, p. 140.

[41] Voir Laurent Moyse, Du rejet à l’intégration. Histoire des Juifs du Luxembourg des origines à nos jours, Luxembourg, Éditions Saint-Paul, 2011, qui parle d’une gifle donnée par le président du consistoire Edmond Marx au grand rabbin en 1957, durant une discussion, peu avant le départ de Lehrmann pour Bar-Ilan de 1958 à 1960.

[42] Ch. Lehrmann, L’Élément juif dans la littérature françaiseop. cit., 1961, p. 166. Voir Institut für Zeitgeschichte, Munich, et Research Foundation for Jewish Immigration, New York, Biographisches Handbuch der deutschsprachigen Emigration nach 1933-1945, t. I, Politik, Wirtschaft, Öffentliches Leben, éd. Werner Röder et Herbert A. Strauss, Munich, New York, Londres et Paris, K. G. Saur, 1980, p. 426.

[43] http://www.stolpersteine-stuttgart.de/index.php?docid=617&mid=30

[44] Robert Dreyfus, « À propos de Marcel Proust et de ses personnages juifs », La Revue juive de Genève, 5e année, n° 49, juin 1937, p. 419-420, ici p. 419.

[45] Id., “Madame Straus et Marcel Proust », La Revue de Paris, 43e année, t. V, octobre 1936, p. 803-81415 ; De Monsieur Thiers à Marcel Proust, op. cit., p. 13-36.

[46] Proust, « Lettres à Madame Straus », ibid., p. 815-847.

[47] Robert Dreyfus, « À propos de Marcel Proust et de ses personnages juifs », art. cit., p. 420.

[48] Id., Souvenirs sur Marcel Proust, op. cit., p. 91. Voir Proust, « Un livre contre l’élégance. Sens dessus dessous », Le Banquet, n° 2, avril 1892 ; CSB, p. 346-347.

[49] Id., De Monsieur Thiers à Marcel Proust, op. cit., p. 32.

[50] « Correspondance », La Revue juive de Genève, 5e année, n° 50, juillet 1937, p. 470.

[51] Sodome et Gomorrhe II, RTP, t. III, p. 68.

[52] « Correspondance », art. cit., p. 470.

[53] Daniel Halévy et André Spire, Correspondance, éd. Marie-Brunette Spire, Champion, à paraître en octobre 2020.

[54] Rachel Bespaloff, « Lettre à M. Daniel Halévy », La Revue juive de Genève, 6e année, n° 59, juin 1938, p. 391-398, ici p. 391.

[55] « Réponse de M. Daniel Halévy », ibid., p. 398.

[56] Voir Artists, Intellectuals, and World War II: The Pontigny Encounters at Mount Holyoke College, 1942-1944, Christopher E. G. Benfey et Karen Remmler (dir.), Amherst, University of Massachusetts Press, 2006 ; Olivier Salazar-Ferrer, « Bespaloff », in Dictionnaire Albert Camus, Jeanyves Guérin (dir), Robert Laffont, 2009, p. 86-87.

[57] Rachel Bespaloff, « Lettre sur Heidegger à M. Daniel Halévy », Revue philosophique de la France et de l’étranger, t. CXVI, 58e année, n° 11-12, novembre-décembre 1933, p. 321-339 ; Sur Heidegger (Lettre à Daniel Halévy), Éd. de la revue Conférence, 2009.

[58] Id., Cheminements et carrefours, Vrin, 1938, p. 116-117 ; préface de Monique Jutrin, 2004, 2e éd.

[59] Id., « Le monde du condamné à mort », Esprit, n° 163, janvier 1950, p. 1-26.

[60] Id., Lettres à Jean Wahl, 1937-1947, éd. Monique Jutrin, C. Paulhan, 2003.

[61] Id., De l’Iliade, préface de Jean Wahl, New York, Brentano’s, 1943 ; présenté par Monique Jutrin, Allia, 2004 ; On the Iliad, trad. Mary McCarthy, introduction par Hermann Broch, New York, Pantheon Books, 1947.

[62] Cahiers du Sud, 27e année, t. XIX, n° 230, décembre 1940, p. 561-574, et 28e année, t. XX, n° 231, janvier 1941, p. 21-34.

[63] Hermann Broch, Création littéraire et connaissance, éd. Hannah Arendt, trad. Albert Kohn, Gallimard, 1966.

[64] Monique Jutrin, « Bespaloff, Chestov, Fondane », The Tragic Discourse: Shestov and Fondane's Existential Thought, Ramona Fotiade (dir.), Berne, Peter Lang, 2006, p. 237-248, ici p. 239.

[65] Jean Cocteau, Le Passé défini, Gallimard, t. I (1951-1952), éd. Pierre Chanel, Gallimard, 1983, p. 289 (29 juillet 1952).

[66] Voir Seth L. Wolitz, The Proustian Community, New York, New York University Press, 1971, p. 143-209.

[67] Voir Henri Raczymow, « Proust et la judéité : les destins croisés de Swann et de Bloch », Pardès, n° 21, 1995, p. 209-222 ; Ruse et déni. Cinq essais de littérature, H. Raczymow (dir.), PUF, coll. « Perspectives critiques », 2011, p. 65-95, ici p. 65.

[68] Albert Sonnenfeld, « Marcel Proust : Antisemite ? I », French Review, vol. 62, n° 1, octobre 1988, p. 25-40, ici p. 38 ; « Marcel Proust : Antisemite ? II », ibid., n° 2, décembre 1988, p. 275-282.

[69] Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, RTP, t. II, p. 97.