Le côté juif II

Le Cahier 9 dicté par Proust en 1909 comporte une addition importante sur le judaïsme et la question juive. Les succès mondains et sociaux de Swann sont attribués à sa mère, qui n’existe plus dans le roman. L’écrivain développe une analyse détaillée des juifs dans la société française (RTP, I, 1099-1100). Présentant le judaïsme comme une condition même de l’ascension sociale de Mme Swann, il soutient que les juifs sont capables de sortir de leur milieu professionnel, qui ne représente pour eux qu’une étape dans leur progression sociale. C’est une thèse très répandue à la fin du XIXe siècle, tant chez les philosémites que chez les antisémites. Dans le même brouillon, Proust oppose la mobilité juive à la « cécité mentale » de la bourgeoisie française, incapable de transgresser les limites de son milieu.

C’est un vrai roman social juif avec une conception de la promotion sociale, de la conquête du monde par une alliance de la nouvelle bourgeoisie juive libérale et de la vieille aristocratie, ignorant la petite bourgeoisie catholique traditionnelle et fermée. Cette théorie de l’assimilation et de l’ascension sociale est fondée sur l’idée d’une supériorité juive dans le monde moderne, parce qu’ils sont plus mobiles et sans conscience de classe. On retrouve là une idée de la fin du XIXe siècle sur la meilleure adaptation des juifs au monde moderne depuis la Révolution française. Elle est conforme au Coup d’œil sur l’histoire du peuple juif de James Darmesteter, publié en 1880. Il faudrait penser aussi à Anatole Leroy-Beaulieu, auteur de l’Israël chez les nations (1883), qui, au contraire, mettait en garde contre la thèse de la meilleure adaptation des juifs au monde moderne en la considérant comme un ferment de l’antisémitisme. La même idée se trouve aussi chez Bernard Lazare.

Décrivant la mobilité sociale de la mère de Swann, Proust recourt à toutes les sciences disponibles comme la biologie, la physique et la mécanique. Quant à l’expression « fraîchement débarqué d’Orient », le mot Orient désigne souvent chez lui précisément le Moyen-Orient ou le Proche-Orient, et non pas l’Est comme l’Allemagne, la Russie ou l’Alsace d’où vient sa famille. Cela voudrait dire que Mme Swann mère est plutôt d’origine sépharade et non pas ashkénaze. Mais on pourrait dire a contrario qu’il y a tout un usage qui identifie « oriental » et « hébraïque », y compris chez Proust lorsqu’il décrit Nissim Bernard dans Sodome et Gomorrhe (RTP, III, 239).

Toujours dans le même brouillon, Proust écrit d’abord que la famille de Swann n’habitait en France que « depuis 8 à 10 générations », puis corrige en « depuis 5 ou 6 générations ». La famille Weil est en France depuis trois générations seulement. La correction de Proust fait penser aux mots déjà cités de l’abbé de Longuerue sur la conversion des juifs. Quant à l’expression « obscur fretin sémite » employée dans le même passage, il s’agit d’un cliché de l’antisémitisme de la fin du XIXe siècle : les mots « menu fretin juif » se trouvent par exemple chez Drumont. Les erreurs du monde de Combray sur le statut social de Swann sont liées à l’antisémitisme familial beaucoup moins apparent dans le texte définitif. Quant à la disparition deMme Swann dans le roman, c’est le salon d’Odette qui reprend un certain nombre de ses traits qui subiront la même métamorphose. Mais cette fois, c’est grâce à son antidreyfusisme que Mme Swann jeune réussit à attirer des aristocrates.

Tout ce passage étant biffé sur la dactylographie, on ne sait pas, dans « Combray » tel qu’il nous reste, comment Swann a commencé son ascension sociale. Le texte de 1909 à 1913 ne contient plus de plaisanterie sur l’antisémitisme bon teint, ni sur le meurtre rituel. On peut ajouter que la rédaction de « Combray » coïncide avec le dernier procès pour meurtre rituel en Russie. Si Mme Swann a dû disparaître du roman, c’est sans doute qu’elle ressemblait trop à Mme Proust pour ne pas faire concurrence à la mère du héros. En tout cas, Swann devient beaucoup plus énigmatique. Il reste en tout et pour tout qu’il est présenté dans « Combray » comme un intrus, non seulement pour le héros, mais aussi face à ce « chez nous ».