Le côté juif III – La malice du héros

La disparition des antécédents de Swann entre 1909 et 1912 a entraîné celle de la thèse que Proust soutenait dans le Cahier 9 sur l’assimilation des juifs en France au XIXe siècle. Sur le personnage, nous n’avons plus que des indices, dont les plus importants sont les particularités physiques, le nez en particulier, et le nom.

La première notation physique apparaît dans le Cahier 9 sous la forme d’une addition marginale autographe. Proust y décrit « son curieux visage en bec d’aigle », qui deviendra « son visage au nez busqué » (RTP, I, 14). C’est ce « nez busqué » (RTP, I, 19) qui reste comme la marque de Swann, tandis que le judaïsme s’estompe. Or, cette expression conserve une ambiguïté puisqu’elle relève de deux côtés, c’est à la fois le « nez sémite », pour le nez crochu, et le « nez aristocrate », pour le nez aquilin. Le « nez busqué » de Swann est comparé à celui d’un personnage de Luini (RTP, I, 563), alors que le nez d’Oriane est qualifié de « proéminent » (RTP, I, 173). Celui-ci est caractéristique du profil aquilin des Guermantes (RTP, II, 724, 731). Dans le Cahier 9, Proust évoque la « ligne du nez aquilin » de Swann. « Aquilin » est un synonyme possible de « busqué ». « Busqué » peut donc virer soit vers « crochu » soit vers « aquilin ». Le « nez busqué » qui conserve une telle équivocité dans le roman n’en est pas moins un euphémisme stéréotypé du nez juif dans toute la littérature contemporaine. Swann qualifie lui-même le nez de Bloch de « recourbé » en faisant allusion au portrait de Mahomet II par Bellini (RTP, I, 96).

Le nom de Swann a les mêmes ambiguïtés. Il évoque à plusieurs reprises et d’une manière explicite une origine anglaise (RTP, IV, 165). Mais on pourrait ajouter que beaucoup de noms monosyllabiques de consonance voisine sont portés par des juifs. Dans Sodome et Gomorrhe, Swann refuse de signer les listes en faveur de Picquart, en trouvant son nom « trop hébraïque pour ne pas faire mauvais effet » (RTP, III, 111). Dans une addition marginale du Cahier 8, il préfère garder son nom juif plutôt que de reprendre « un grand titre français éteint », grâce à son amitié avec le comte de Chambord.

Il reste quelques informations inclassables et incohérentes dans le roman. Face au catholicisme exacerbé de Charlus, Mme Cottard se dit dans Sodome et Gomorrhe : « Swann, sauf sur la fin, était plus tolérant, il est vrai qu’il était converti » (RTP, III, 427). Il a reçu un enterrement catholique entouré d’honneur militaire puisqu’il était, malgré son dreyfusisme, clérical et militariste. Commentant le mariage de Gilberte dans Albertine disparue, la mère du narrateur mentionne « le sang de la mère Moser qui disait : “Ponchour Mezieurs” » (RTP, IV, 237). On ne sait pas s’ils’agit de la grand-mère paternelle ou de la grand-mère maternelle de Swann. La même ambiguïté se rencontre dans la description du nez de Mlle de Saint-Loup (RTP, IV, 609).

De toutes les réflexions que l’on peut trouver dans les brouillons, il reste peu de choses dans le texte définitif. On pourrait encore citer le « code impérieux » de Françoise mentionné dans la scène du baiser du soir (RTP, I, 28). Le brouillon de ce passage que l’on trouve dans le Cahier 9 comporte des références explicites à la « vieille loi juive » qu’édicte l’Ancien Testament concernant la préparation culinaire de chevreau. Tout ce passage est largement corrigé et beaucoup raccourci sur les placards.

Pour conclure sur le côté juif du roman, revenons au fredonnement « Ti la lam, tam ta lam, ta lam ta lam ta lam, talam, talim, talilalam, tim talam » (Cahier 8), qui faisait penser à une psalmodie et à l’hébreu. On trouve Ta-lim, qui signifie être caché, se dérober, dans les Psaumes 10, 1 ; Ta-lem dans les Lamentations, 3, 56 ; Tit-al-lam, qui veut dire se cacher, dans les Psaumes 55, 1 et Isaïe, 58, 7. Proust, qui aurait assisté à plusieurs obsèques dans sa famille maternelle, était sans doute beaucoup plus familier que l’on ne pense avec les rites de la liturgie juive. C’est ce que suggère sa lettre citée par André Spire dès 1923 et par Georges Cattaui en 1928, où il évoque « le petit cimetière juif où [s]on grand-père suivant le rite qu’il n’avait jamais compris allait tous les ans poser un caillou sur la tombe de ses parents ». Cette mention se réfère à la parcelle du Père Lachaise, qui avait été mise à la disposition du Consistoire de Paris en 1810 et où une des premières sépultures est celle de la première femme de Baruch Weil, l’arrière-grand-père de Proust. Ce dernier s’est donc rendu régulièrement dans ce cimetière. Il est peu probable que la tradition décrite dans la lettre ait été complètement perdue.

On ouvre ensuite un nouveau dossier, qui porte sur le héros de « Combray ». Il s’agira d’abord de mettre en évidence l’absence d’innocence du héros, souvent considéré comme irréprochable et blanc. Puis on tente de suivre des indices qui font de lui un écrivain en puissance. On montrera finalement que ces deux aspects, la duplicité et le désir de devenir un écrivain sont chez lui liés d’une certaine façon. Cela passe par les personnages de Bloch et de Bergotte, puisque c’est le premier qui introduit le héros à la lecture du second.

Plusieurs scènes montrent la duplicité, la fausse naïveté ou la perversion du héros. Le premier exemple est sa visite chez l’oncle Adolphe et sa rencontre avec la dame en rose (RTP, I, 78). Cette scène, où figure une longue excuse du héros, montre qu’il y a en lui un casuiste. Absent du manuscrit de « Combray », l’épisode a été ajouté à la dactylographie en 1911. On en trouve des ébauches dans le Cahier 13 de 1910. La brouille a été causée par l’inadvertance ou la suffisance du héros. Mais cela ne suscite aucun commentaire de la part du narrateur, et la dénégation reste telle quelle dans le texte. Il arrive la même chose quelques pages plus loin avec Bloch, avec la même rupture, le même bannissement, la même revendication de l’innocence et la même crédulité (RTP, I, 92).

Nous avons déjà signalé que Bloch est un des rares points d’accord dans la famille du narrateur. Revenons à son entrée en scène, qui était absente de la première version. Dans sa première référence, il est présenté comme « fils de coulissier » et ami de Montargis qui ne plaît pas à la grand-mère du narrateur. Un peu plus tard, lorsque Proust fait des ajouts à « Combray » dans le Cahier 14 de 1910, il devient « le plus intelligent des camarades » du lycée, qui initie le héros à la lecture deBergotte et par là à sa vocation d’écrivain. Puis dans le Cahier 28, il est présenté comme « à claquer ». C’est le héros lui-même qui lui porte le coup de grâce et qui provoque son exécution. Nous y retrouvons ainsi la même inconscience du héros dans le mal que dans l’épisode de l’oncle Adolphe. Dans les deux épisodes, il s’ensuit la même scène de non-reconnaissance dans la rue.

« Je devins extrêmement rouge », dit le narrateur à la fin de l’épisode de Bloch. Cette rougeur liée à la confrontation d’une image désagréable de soi-même est l’indice de tous les impairs que l’on retrouve fréquemment dans la Recherche et dans Swann même. Le thème de la rougeur est d’autre part associé à l’intérêt pour ce que l’on dit de vous en votre absence, l’un des éléments les plus importants du roman. On pourrait citer les « pavillons adverses » de Charlus (RTP, III, 436), la discordance entre deux Swann (RTP, I, 18-19), ou encore la fin d’« Un amour de Swann » où ce dernier découvre grâce à Mme Cottard ce que l’on dit de lui en son absence (RTP, I, 369).

La scène inaugurale de cette thématique dans la littérature occidentale est celle des larmes d’Ulysse dans le chant VIII de l’Odyssée, lorsque l’aède récite devant lui des épisodes de la guerre de Troie dont il est le héros. Cette scène prototypique où l’on trouve l’illustration de la distance entre l’altérité et l’identité, entre le passé et le présent peut-elle être considérée comme un modèle de plusieurs passages de la Recherche, même si Proust n’y fait jamais allusion ? Dans l’épisode du rêve de Swann (RTP, I, 372, 373), il s’agit, comme dans le chant VIII de l’Odyssée, des larmes de reconnaissance. Tous ces exemples sont significatifs de ces moments où le roman traverse le miroir de l’absence à la présence.

Pour revenir aux deux actes manqués du héros, avec le grand-oncle et avec Bloch, ils témoignent de ce que nous avons appelé l’absence de l’innocence. Nous verrons comment celle-ci mène vers la vocation d’écrivain.