Proust sioniste

Figure 1 Proust, « Jéru-salem ! Jérus-salem ! », coll. particulière, Binoche et Giquello, 7 octobre 2014, lot n° 142.

Tirant profit de notre confinement, j’ai décidé de relancer un projet de recherche entamé il y a plusieurs années sur la manière dont l’œuvre de Proust fut lue dans la communauté juive française au cours des années 1920, en particulier du côté des jeunes sionistes. Le titre provisoire en est « Proust sioniste ».

Les circonstances dans lesquelles nous vivons pour le moment m’ont fait penser que je pourrais livrer ce travail sous la forme d’un « carnet de recherche », ou encore d’un « work in progress », ou tout simplement d’un feuilleton hebdomadaire, afin de distraire les amateurs. Leurs commentaires seront bienvenus et pris en compte dans le livre qui résultera peut-être de cette expérience.

  

« Car Swann appartenait à cette forte race juive, à l’énergie vitale,
à la résistance à la mort
de qui les individus eux-mêmes semblent participer. »

Comment l’œuvre de Proust fut-elle accueillie durant les années 1920, dès sa mort en 1922, dans la communauté juive, par ceux que l’on appelait les « Israélites français » ? Comment la jeunesse lut-elle À la recherche du temps perdu, en particulier les « quelques jeunes Juifs et demi-Juifs » qui la commentèrent, pour reprendre le titre, Quelques Juifs et demi-Juifs, du livre publié par André Spire en 1928, comprenant comme de juste un chapitre intitulé « Marcel Proust »[1] ? La première réception de l’œuvre dans ce milieu, et en ces années, pourrait éclairer quelques questions lancinantes que nous nous posons à présent. Par rapport à Proust, ces hommes, plus quelques femmes, représentent la génération montante, celle qui découvrit Du côté de chez Swann lors de la publication du premier volume d’À la recherche du temps perdu en 1913, à la veille de la guerre, ou plutôt le deuxième tome, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, après le prix Goncourt de 1919 et grâce à la réclame qui suivit. Cette classe d’âge, revenue de l’illusion assimilationniste qui avait caractérisé le franco-judaïsme entre la monarchie de Juillet et l’affaire Dreyfus, fut volontiers tentée par le sionisme politique après la déclaration Balfour de novembre 1917 en faveur de l’établissement d’un foyer national juif en Palestine. Quelle fut leur attitude à l’égard de leurs aînés, de Proust au premier chef ? Se méfièrent-ils de lui ? Furent-ils séduits ? Le rejetèrent-ils, l’annexèrent-ils, ou bien le méconnurent-ils ?

Car Proust est parfois qualifié d’« antisémite » aujourd’hui, voire d’« antijuif »[2]. Le traitement de Bloch, Swann, Nissim Bernard ou Rachel dans son roman choque les sensibilités contemporaines. La dissertation sur la « Race maudite » dans Sodome et Gomorrhe I, associant les homosexuels et les juifs, est de plus en plus perçue au XXIe siècle comme « une forme classique de haine de soi[3] ». On peut lire dans un ouvrage récent, curieux et un peu fou, mêlant généreusement érudition et fiction : « Le lecteur ne peut pas ne pas respirer l’odeur de l’antisémitisme qui évapore de Combray. Elle ne cessera pas d’émaner du roman[4]. »

Sauf que les jeunes sionistes proustiens des années 1920 ne furent point du tout alertés par ce relent. Comment jugèrent-ils Proust et son roman ? Les qualifier l’un ou l’autre, l’homme ou l’œuvre, d’antisémite, ou les deux, cela a-t-il vraiment un sens ? Ou bien cet arrêt repose-t-il sur un anachronisme, la projection sur le passé de nos susceptibilités actuelles et de notre bonne conscience, instruites de la Shoah ? Voilà quelques-unes des questions auxquelles je tenterai de répondre dans les pages qui suivent[5].

Antoine Compagnon

Notes

[1] André Spire, Quelques Juifs, Mercure de France, 1913 ; Quelques Juifs et demi-Juifs, Grasset, 1928, 2 vol.

[2] Alessandro Piperno, Proust antiebreo, Franco Angeli, 2000 ; Proust antijuif, trad. Fanchita Gonzalez Batlle, Liana Levi, 2007 ; voir le compte rendu de Stéphane Chaudier, « Proust, l’antisémitisme et le non-engagement », La Revue internationale des livres et des idées, n° 4, mars-avril 2008, p. 43-46. https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01677009/document

[3] « This passage seems a classic — if doubled — form of self-hatred », Jonathan Freedman, « Coming Out of the Jewish Closet with Marcel Proust », in Queer Theory and the Jewish Question, Daniel Boyarin, Daniel Itzkovitz, and Ann Pellegrin (dir.), New York, Columbia University Press, 2003, p. 334-364, ici p. 340.

[4] Patrick Mimouni, Les Mémoires maudites. Juifs et homosexuels dans l’œuvre et la vie de Marcel Proust, Grasset, coll. « Figures », 2018, p. 314.

[5] Cette recherche fut entamée pour deux communications sur les « Amitiés sionistes de Proust », la première au séminaire Proust de l’Institut des textes et manuscrits modernes (Item) du CNRS, le 13 mai 2013, la seconde lors d’une journée d’études de l’Item, organisée par Yuji Murakami, « Autour de Proust. L’affaire Dreyfus, coda », le 1er juin 2013 ; par la suite, voir Joseph Brami « Premières réceptions critiques “juives” de Swann, 1923-1941 », Francofonia, n° 64, printemps 2013 (« Du côté de chez Swann, 1913-2013 »), p. 141-159.