Tout sauf le XVIIIᵉ siècle

La Recherche est un livre total, une mémoire absolue. Barthes la donnait pour sa mathesis universalis : « [L]a Recherche du temps perdu est l’une de ces grandes cosmogonies que le XIXe siècle, principalement, a su produire (Balzac, Wagner, Dickens, Zola), dont le caractère à la fois statutaire et historique est précisément celui-ci : qu’elles sont des espaces (des galaxies) infiniment explorables[1]»

Tout y est : quantité de lectures sont intégrées au roman, et au-delà de la littérature, des allusions à tous les arts, théâtre, peinture, musique, architecture, à l’histoire et à tant d’autres savoirs contemporains, médecine, généalogie, diplomatie, toponymie, héraldique, stratégie, cuisine, bonnes manières, cela fait de la Recherche un monde, le véritable trésor, ou le dépotoir, de la culture française, ou d’une certaine culture française. Tout y est, mais il y a quand même des exceptions : par exemple, presque tous nos siècles littéraires y passent, mais non le XVIIIe. Proust, lycéen des années 1880 à Condorcet, au début de la IIIe République, en un temps où le choix entre le XVIIe et le XVIIIe siècle était crucial, entre Bossuet ou Voltaire comme le plus apte à former des jeunes citoyens, semble avoir curieusement échappé à l’influence du XVIIIe.

Étranger au XVIIIe siècle, tel était le jeune Proust, récent bachelier ès lettres, à qui sa mère écrit en septembre 1889, et la remarque sonne comme un reproche : « Cher petit pauvre loup, [...] Je ne puis rien te dire de mes lectures mon grand parce que je suis toute à Mme du Deffand et que tu dédaignes je crois, le XVIIIe siècle[2]. » Nous sommes en l’année de l’affaire Boulanger et du centenaire de la Révolution, laquelle a émancipé les juifs de France, leur a donné les libertés civiles politiques. Mme Proust ne l’oublie pas, contrairement à son fils. Quelques jours plus tard, à la veille des élections du 22 septembre 1889 qui marqueront la fin de la crise boulangiste, Mme Proust écrit encore à son fils : « En politique je suis comme toi, mon grand, du grand parti “conservateur libéral intelligent”[3]

Proust contre le XVIIIe, c’est notamment celui qui fait preuve d’une ironie régulière à propos de la Révolution et des Lumières, de la démocratie et de l’égalité, ou de l’égalitarisme. La Recherche se souvient de la littérature, mais aussi elle ne s’en souvient pas, comme du XVIIIe siècle, à la fois les Lumières, très ignorées de Proust, et les artistes retrouvés par les Goncourt, réduits à un style périodique.

Le refus du XVIIIe siècle engage une politique de Proust, car cette résistance va de pair avec une apologie du XVIIe, le siècle monarchiste, catholique et classique. Cette alternative correspond à une grande division de la pensée en France, à une querelle philosophique, politique et existentielle qui se prolonge jusqu’à nous : « [...] j’ai lu (hélas, sans doute) plus de Bossuet que de Diderot », disait encore Roland Barthes en 1971[4]. Il y a toujours un parti de l’ordre et un parti du mouvement, un parti du progrès et un parti de la réaction, un parti du XVIIIe et un parti du XVIIe.

Aux élections de 1893, si l’on en croit Jean Santeuil, Proust vote pour le candidat de son père, Frédéric Passy, républicain opportuniste et pacifiste, plutôt que pour son propre candidat, Denys Cochin, conservateur orléaniste, qui sera élu : « C’était jour d’élection. “Pour qui votes-tu ? lui dit sa mère. — Pour Denys Cochin. Et papa ? — Ton père ne peut pas voter, n’étant pas là. Il aurait voté pour Passy. — Hé bien, je voterai pour Passy, car je suis son fils avant d’être moi.” Jamais il ne vota avec tant de plaisir. [...] Il revint joyeux de la mairie », avec l’« émotion contenue que donne à tout conservateur le sentiment de la solidarité et de la tradition » (JS, 857-858[5]). Car pour Jean Santeuil la fidélité à la famille s’impose encore plus que la réaction politique.

 

[1]« Une idée de recherche » (1971), Le Bruissement de la langue, Seuil, 1984, p. 308.

[2]Corr., t. I, p. 129.


[3]Corr., t. I, p. 134.

[4]« Réponses », Œuvres complètes, Seuil, 2002, 5 vol., t. III, p. 1025.

[5]Jean Santeuil, « Gallimard », Pléiade, 1971.