Tropes de la guerre littéraire : épigramme

Baudelaire fait un remarquable éreintage de la Bataille d’Isly d’Horace Vernet, présenté au Salon de 1846. Il y voit la transposition en peinture d’un certain esprit militaire contraire à l’art, dénonce « une masturbation agile et fréquente, une irritation de l’épiderme français ». La dureté des termes qu’il emploie relève de ce qu’il appelle la ligne droite. Justifiant cette franchise de parole, c’est toute une identité générationnelle qui pointe, et qui tient à cette guerre littéraire déclarée à la guerre nationale, notamment celle menée en Algérie.

Dans les années 1844-1847, Baudelaire fait des listes très précises d’éreintages à faire. Il fait ses armes littéraires dans cette guerre permanente de la petite presse : dans les Mystères galants des théâtres de Paris, le Corsaire-Satan, le Tintamarre. Champfleury, dans Les Aventures de Mademoiselle Mariette (1857), fait la description du milieu du Corsaire-Satan, de ses logiques économiques, des marchandages auxquels sont soumises les gloires, des équilibres fragiles d’articles louangeurs et destructeurs, qui finissent toujours au détriment des naïfs. Dans La Fanfarlo, en 1847, Baudelaire s’inspire plutôt de son expérience aux Mystères galants, publication visant l’éreintage des gloires du théâtre : seuls les artistes qui s’abonnent peuvent espérer échapper aux mauvaises grâces du journal, tout service rendu est au contraire rigoureusement facturé. L’actrice Rachel, qui a intenté un procès au journal, finit par figurer sur son frontispice dessiné par Nadar.

Le milieu du XIXsiècle invente l’éreintage, mais l’alimente de formes plus anciennes, parmi lesquelles l’épigramme, héritée du XVIIsiècle (Cyrano, Scudéry), petit poème satirique en vers, très souvent identifié par le trait d’esprit qui le termine : la pointe. Au XVIIIsiècle, le sens du mot s’élargit aux traits satiriques, aux mots spirituels lancés dans la conversation. Ceux qu’écrit Lucien de Rubempré sont en prose. L’épigramme est le genre de la parole pointue, aiguisée comme un stylet, acerbe. Dans Illusions perdues, Lucien goûte vivement le plaisir d’« aiguiser l’épigramme, d’en polir la lame froide qui trouve sa gaine dans le cœur de la victime, et de sculpter le manche pour les lecteurs […] [cet] horrible plaisir, sombre et solitaire, dégusté sans témoins, [qui] est comme un duel avec un absent, tué à distance avec le tuyau d’une plume ». Balzac fait ailleurs l’éloge de l’épigramme comme « esprit de la haine » : à la fois sa quintessence et ce qui la rend spirituelle.

On trouve à plusieurs reprises la description de la guerre d’épigrammes, transposition dans le journalisme des réflexes et des acteurs des guerres politiques passées. À partir de la Restauration, elle prend de nouveaux noms qui correspondent à autant de manières nouvelles de faire : « coup de lancette », « de béquilles », « de piques », « d’épingles », ou « bordée ».

Dans cette constellation de figures, la personnalité connaît un succès particulier, à partir des années 1830. Le mot, apparu au XVIIIsiècle, désigne un propos blessant visant une personne : c’est, typiquement, l’épigramme allégorique que Lucien « aiguise » contre Madame de Bargeton, où il la compare à un os de seiche.