Tropes de la guerre littéraire : Éreinter

Lucien de Rubempré découvre successivement la camaraderie, et ce qui la distingue de l’amitié. Il se fourvoie en prenant pour l’amitié ce qui n’est que sa comédie. La camaraderie demeure un ordre où doit régner la stratégie ; elle comporte toujours un désir de dépasser les camarades, une logique d’affrontement. De là la nécessité de ne pas sortir inutilement du lot, sous peine de se voir sanctionné. Lucien récrit ainsi deux fois son article sur Raoul Nathan, une première fois sur le conseil de Lousteau, pour éviter d’éreinter inutilement un ami, une seconde fois pour se donner de la hauteur de vue et asseoir l’autorité de sa propre plume.

Lucien fait encore une expérience négative de la camaraderie au moment de changer de parti et de passer à la presse ministérielle. Il devient l’ennemi juré du groupe de Lousteau, lui offre même une occasion de se souder contre lui. Sainte-Beuve appelle sodalité cette « solidarité buvante et chantante » des gens du métier, qui court au-delà des divisions politiques, réunit les ennemis de la veille dans des orgies confraternelles, avant qu’elles-mêmes ne finissent en duel. Derrière les logiques partisanes et commerciales, il est cette réalité de communauté concrète, de connivence vécue, qui faisait dire à Hugo, devenu savant en matière de querelles : « il n’y a de vraies haines que les haines littéraires, les haines politiques ne sont rien ». La littérature de l’époque enregistre un certain nombre de ces moments de confraternité d’armes entre écrivains de bords opposés, ce qui amène parfois à douter de la sincérité des querelles, qui paraissent un pur outil de théâtre.

Balzac, publiant vers 1840 Illusions perdues dont l’intrigue remonte à 1821, donc au début de la querelle romantique, regrette l’époque où une plus grande franchise régnait dans le combat littéraire. Jules Janin, son grand adversaire, répond à cette description critique de la presse – animée d’une tendance anthropophagique féroce – par un article des Français peints par eux-mêmes où il insiste au contraire sur la solidarité de corps qui unit les ennemis, y compris carlistes et républicains. À la vision cruelle d’un Balzac, il voudrait opposer l’image d’un honneur du métier, d’une guerre chevaleresque, reste d’un esprit d’Ancien Régime dans un monde démocratique qui ne sait que laisser ses enfants s’entre-dévorer. Baudelaire, dans son Salon de 1845, cherche quant à lui à se situer au-delà de l’opposition des amis et des ennemis, par un idéal plus modeste que celui de Janin ou des Goncourt : il fait le choix d’une stricte impartialité critique, refuse amis ou ennemis, s’enorgueillit de reconnaître que Delacroix et Ingres peuvent être d’aussi bon peintres l’un que l’autre.

C’est le même Baudelaire qui, se tenant au-dessus de la mêlée, reniant ses articles les plus polémiques du Corsaire-Satan, décrit parmi les premiers la pratique de l’éreintage, pour recommander aux jeunes littérateurs la méfiance à son propos. Le mot éreinter, en 1846, est un néologisme dont le succès est fulgurant, en remplacement du verbe échiner : il s’agit désormais de casser les reins de son adversaire. Baudelaire parle d’éreintage, quand le reste de l’époque parle plutôt d’éreintement. En associant éreintage à chantage (encore un néologisme), tabassage ou prônage, il insiste sur la dimension violente, abusive, virtuellement physique de l’attaque. Ceux qui en sont victimes ne s’en remettent que par une séance à la salle d’armes ; reste que l’éreintage constitue pour eux le moyen d’accès le plus rapide à la gloire, et comme une forme d’élection.

Baudelaire, qui pratique parfois l’éreintage, regrette en tout cas qu’il ne soit pas toujours mené avec tout le courage nécessaire. Retrouvant le langage de l’escrimeur, il oppose l’éreintage en ligne droite – celui qui attaque mais instruit sur ses raisons, comme l’incarne Granier de Cassagnac – à l’éreintage en ligne courbe, sans courage et de biais, dont Jules Janin est le représentant.