Écrire la vie II (cours des 9 et 16 mars 2010)

L’épisode de la chute de cheval renvoie à la proximité entre l’écriture de vie et l’essai de la mort. Montaigne est toujours très attentif à la mort des hommes : « Qui apprendroit les hommes à mourir, leur apprendroit à vivre » écrit-il au chapitre « Que philosopher c’est apprendre à mourir » (I, 20). Cependant, cette prédilection pour le sujet de la mort n’est pas simple prétexte à l’écriture ; la mort est le critère permettant de décider ce qu’a été une vie, selon l’idée énoncée au chapitre « Qu’il ne faut juger de notre heur qu’après la mort » (I, 19) : « Au jugement de la vie d’autruy, je regarde tousjours comment s’en est porté le bout ». Montaigne se tient entre l’hypothèse stoïcienne, qui fait de la mort le but de la vie, et l’hypothèse épicurienne faisant de la vie un but en soi.

« Le but de nostre carriere, c’est la mort » ; d’où la nécessité de se préparer à la mort, d’apprendre à l’attendre sans peur : « La préméditation de la mort est préméditation de la liberté ». Le chapitre « Que philosopher c’est apprendre à mourir » avance deux hypothèses pour expliquer l’affinité de la philosophie et de la préparation à la mort : soit la philosophie nous prépare à la mort parce qu’elle lui ressemble, en ce qu’elle nous extrait de notre corps ; soit elle nous aide à surmonter la peur de la mort, car elle est une ascèse, une manière de meditatio mortis. Montaigne s’éloigne pourtant de l’idée que la philosophie doit nous apprendre à vaincre la crainte de la mort à partir de 1580. Arrivé à un tournant qui le mène à renier l’héroïsme du stoïcisme, il montre l’interpénétration de la mort et de la vie, en faisant valoir que la mort est déjà présente à tous les instants de la vie, comme l’exemplifie l’apologue de la chute d’une dent au chapitre « De l’expérience » (III, 13) : « cette partie de mon estre et plusieurs autres sont déjà mortes ». La meilleure préparation à la mort ne serait donc pas la méditation, mais la nature qui a mis d’elle-même de la mort au sein de la vie : chaque minute de notre vie est celle d’une perte ; la vraie mort a déjà eu lieu, c’est celle de la jeunesse.

Le chapitre s’achève sur une longue prosopopée de la nature, empruntée à Sénèque, en forme de leçon donnée à l’homme et conçue comme une succession de pointes, d’antithèses et de chiasmes, qui renoue avec la verve sophistique du Tiers Livre en incitant le lecteur à prendre ses distances avec l’argumentation proposée : « Le continuel ouvrage de vostre vie, c’est bastir la mort. Vous estes en la mort pendant que vous estes en vie. Car vous estes après la mort quand vous n’estes plus en vie ». Par ce biais rhétorique proche de l’échappatoire, qui fait écho à la prosopopée de l’esprit à l’imagination sur les bienfaits de la maladie dans la préparation à la mort au chapitre « De l’expérience », Montaigne feint de céder la parole à une instance étrangère susceptible de convaincre l’homme d’accepter la mort comme il accepte la vie. Le raisonnement, quasi sophistique, s’appuie sur l’idée d’une mort continue, progressive, du moi, et donc moins redoutable :« J’ai des portraits de ma forme de vingt et cinq, et de trente-cinq ans ; je les compare à celui d’asteure, combien de fois ce n’est plus moi ! ». Cette thèse, servie par un feu d’artifice rhétorique, laisse pourtant entière la question essentielle : quelle instance sera affectée par la mort ultime ?

Le chapitre « De la physionomie » (III, 12) fait pendant à la réflexion sur la mort menée au chapitre « Que philosopher c’est apprendre à mourir » à partir de la leçon des philosophes ; le paradigme en est le même qu’au chapitre « De l’exercitation » qui combine la leçon philosophique au récit d’expériences concrètes de la mort, dont Montaigne fut le protagoniste. Pourtant, le titre semble indiquer une réflexion sur les rapports entre l’aspect physique et le caractère d’une personne, selon le topos d’une concordance entre l’être et le paraître qui sous-tend la physiognomonie, science qui se propose de déchiffrer le caractère et le destin des individus à travers leur apparence physique. La réflexion prend pour point de départ l’exemple de Socrate comme modèle paradoxal de sagesse, par le biais duquel est introduit le motif jusque-là tenu secret dans les replis de longues digressions : le courage devant la mort, thème qui, à travers l’analogie déjà proposée entre hommes simples et hommes sages, débouche sur la question de la sérénité des gens simples devant la mort. Par cette argumentation, dont le déroulement est perturbé par l’intrusion répétée de « moments de vie », la leçon de la vie se substitue à celle des livres.

Ces « moments de vie » sont introduits à la faveur d’une méditation sur les troubles historiques des années 1585-1586, où se conjuguent les effets de la guerre civile, de la famine et d’une épidémie de peste qui décime la population du Périgord. Le constat de la simplicité de l’attitude des paysans résolus face à la mort incite Montaigne à reconsidérer la question de l’acceptation de la mort selon un renversement en faveur des simples contre les « demi-savants », éloignés de la nature et de la simplicité de la vie, autant que de la sagesse des philosophes : « Il est certain qu’à la plus part, la préparation à la mort a donné plus de tourment que n’a faict la souffrance. [...] Mais il m’est advis que c’est bien le bout, non pourtant le but de la vie ; c’est sa fin, son extrémité, non pourtant son object ». Ce renversement dialectique en faveur de la vie repose sur une apologie de la « simplicité naturelle », selon l’exemple de Socrate ayant atteint devant ses juges « l’extrême degré de perfection et de difficulté » auquel « l’art [ne] peut joindre ».

Pourtant, Socrate, modèle de philosophie naturelle, constitue une aporie qui vient contredire toute l’argumentation : le philosophe disait de sa laideur « qu’elle en accusoit justement autant en son ame, s’il ne l’eust corrigée par institution ». Une addition exprime cependant les réserves de Montaigne, qui ne voit là qu’un exemple d’ironie socratique : « Mais en le disant je tiens qu’il se mocquoit suivant son usage, et jamais ame si excellente ne se fit elle-mesme ». À partir de l’exception de Socrate, en qui coexistent laideur physique et beauté morale, Montaigne défend la validité d’une position dialectique et modérée, qui distingue la physionomie du caractère. Contre l’autorité des Grecs et des chrétiens plaidant pour la conformité du beau et du bon, il introduit une distance critique, « à deux doits près », vis-à-vis de la théorie physiognomoniste, « car en une face qui ne sera pas trop biencomposée, il peut loger quelque air de probité et de fiance, comme au rebours, j’ay leu par fois entre deux beaux yeux des menasses d’une nature maligne et dangereuse ». Cette théorie de l’incertitude repose sur le refus de s’en remettre à un quelconque principe, à une règle universelle qui permettrait de se fier toujours à la « mine » des gens.

À la faveur d’une dernière « digression », il introduit le récit de deux épisodes tirés de sa vie personnelle qui fournissent l’exemple des avantages que lui-même a pu tirer, grâce à son apparence physique favorable, de cette croyance en une concordance entre le beau et le bon. Il s’agit de deux récits d’embuscades, qui illustrent sa thèse en montrant comment sa physionomie l’a sauvé de la mort : l’exemple de Montaigne s’oppose donc à celui de Socrate. Ce chapitre aporétique consacré aux relations de l’âme et du corps se clôt sur la même leçon de confiance et de franchise que l’épisode de la revue des troupes relaté au chapitre « Divers evenemens de mesme conseil », sans pour autant que soit tranchée l’énigme de l’identité des hommes, qui n’obéit à aucune règle de conformité entre l’être et le paraître.

L’essentiel réside peut-être dans ces récits d’expériences de la mort, qui constituent une façon de résoudre le paradoxe selon lequel on ne saurait écrire sur la vie avant la mort, du moins sans l’avoir approchée de près. Ces récits montrent qu’en chacune de ces occasions, sa mort, si elle était advenue, aurait été en conformité avec sa vie : cette fidélité de la mort à la vie justifie l’écriture de la vie, en ce qu’elle montre la cohérence d’un caractère, d’une destinée. Nombre de remarques, toujours tardives – à la fin du livre III et dans des additions – vont dans le sens de cette proximité de la mort et de la vie : « Je me contente d’une mort recueillie en soy, quiete et solitaire, toute mienne, convenable à ma vie retirée et privée » (III, 9). Tout le discours des Essais se trouve ainsi autorisé du voisinage de Montaigne avec la mort.