Civilisations et migrations

Résumé

Civilisations, cultures, sociétés, races, castes, classes, milieux, groupes ethniques, religions, systèmes de pensée, coutumes, habitus… Les catégories censées différencier les groupes humains et leurs façons de penser et d’agir privilégient des échelles très variables, qui tendent à instaurer autant de hiérarchies. Le débat sur la sélection des migrants réactive périodiquement la question de la hiérarchie des origines, mesurée à l’aune du système de valeurs occidental. On se souvient de ce ministre français de l’Intérieur qui fit polémique en février 2012 en soutenant que « toutes les civilisations, toutes les pratiques, toutes les cultures, au regard de nos principes républicains, ne se valent pas » et qui fustigeait « l’idéologie relativiste » de ses adversaires. Sont notamment visées les disciplines des sciences sociales qui tentent de comprendre les différences sans les juger.

On reviendra sur cette controverse et quelques autres, qui jalonnent notre histoire culturelle : la difficile intégration des provinces conquises au cours du XIXsiècle, assimilée par Eugen Weber à l’action d’un empire colonial ; le « devoir de civilisation » à l’égard des « races inférieures » proclamé en 1885 par Jules Ferry ; l’antagonisme de la « civilisation » française et de la Kultur allemande avivé aux débuts de la Grande Guerre ; les tentatives inabouties de trier les origines migratoires selon le degré de civilisation (loi de naturalisation de 1927, ordonnances de 1945) ; la stigmatisation croissante des migrations africaines ; la crainte d’une mondialisation menaçant la souveraineté des nations civilisées... On examinera aussi l’introduction récente d’une référence aux « valeurs de la République » dans les textes de loi applicables à deux catégories d’entrants : les enfants scolarisés et les nouveaux immigrants.

Le rapprochement de ces divers épisodes s’appuiera sur un usage raisonné de la lexicométrie. Il permettra de mettre en relation deux avatars de la théorie de la modernisation et du progrès : la thèse du « processus de civilisation » forgée à la veille de la Seconde Guerre mondiale par Norbert Elias, et la thèse d’une migration du Sud vers le Nord engendrée par les disparités de développement et perçue comme étant à la fois logique et menaçante pour « notre civilisation ».