Le fait urbain en Asie centrale préislamique : approche diachronique, approche synchronique, III : la crise urbaine et la réurbanisation (IIIᵉ-VIᵉ s.), un processus général ?(cours du 19 janvier 2017)

La seule présentation d’ensemble en langue occidentale des données historiques et surtout archéologiques se trouve dans les sections correspondantes du livre de Boris Livinskij, La Civilisation de l’Asie centrale antique (Rahden, Leidorf, 1998), achevé pour l’essentiel en 1985, donc l’état des connaissances est-soviétique final3. Les défauts en sont : des références non hiérarchisées, ne distinguant pas assez entre sources textuelles et littérature érudite ; une tendance à trop généraliser d’après son propre terrain (la partie tadjike du Tokharestān, qui offre probablement une version optimiste de la période). Les qualités sont l’ampleur de l’information et le sens du terrain.

Les seules tentatives de reconstructions événementielles détaillées sont dues à l’école numismatique de Vienne. L’ouvrage fondateur est celui de Robert Göbl, Dokumente zur Geschichte der Iranischen Hunnen in Baktrien und Indien, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1967. Cette école manifeste une confiance extrême dans le raisonnement numismatique, au prix parfois de contradictions avec les autres ordres de données et d’une grande indifférence à l’archéologie. Par ailleurs, les corpus publiés ne couvrent pas la Sogdiane, pour laquelle les publications numismatiques dues à des savants russes et ouzbeks sont plus dispersées. Parmi les titres récents, on recommande surtout Matthias Pfisterer, Hunnen in Indien, Vienne, Verlag der Österreichischen Akademie der Wissenschaften, 2014, et Michael Alram, Das Antlitz des Fremden, Vienne, même éditeur, plus synthétique.

Rappel des cadres chronologiques globaux

Cinq grandes phases scandent la période allant du IIIe au VIIsiècle sur l’ensemble du domaine étudié, avec des chocs miliaires dont les directions alternent.
1) Occupation sassanide (c. 230-c. 280) au Tokharestān (comme est désormais désignée l’ancienne Bactriane).
2) Dynastie autonome des Kouchano-sassanides (c. 280-380) au Tokharestān, tandis que la Sogdiane demeure dans l’orbite de la confédération nomade des Kangju, basée dans les steppes du Syr-Darya.
3) Invasions des Chionites (nom irano-grec des Huns), sur la frontière sassanide à partir de c. 355, occupant le Tokharestān avant 380.
4) Puis des constructions impériales hybrides, elles aussi couvertes par le nom de « Huns », prennent naissance au Tokharestān et annexent la Sogdiane : Kidarites (c. 420-476, quelques décennies plus tôt selon les numismates viennois) ; Hephtalites (c. 466-560).
5) Retour en scène de la steppe avec l’empire des Turcs occidentaux (560-658, avec des prolongements fragmentés jusqu’à la conquête arabe).
Anticipant sur l’examen détaillé qui va suivre, on peut esquisser le bilan de la période IVe-VIsiècle à l’aune des critères appliqués par Ward-Perkins à l’Occident romain.
1) Régression urbaine : oui, mais cela vaut surtout pour les plus gros organismes.
2) Régression monétaire : oui, globalement, pour l’or ; loin d’être généralisée pour le reste. Les documents bactriens du petit royaume de Rōb (332-771), pourtant peu urbanisé, attestent la continuité de la fiscalité d’État.
3) Déclin de la production artisanale : oui, notamment pour la poterie, mais pas de manière durable ni générale.
4) Régression de l’usage de l’écrit : on a peu d’indices, mais les conditions d’observation sont très différentes car l’écrit était, beaucoup plus qu’en Occident, l’affaire des scribes et ceux-ci ont traversé tous les régimes avec des routines intactes (voir là encore les archives de Rōb). Les « Anciennes Lettres » de marchands sogdiens du IVsiècle avaient été écrites par des scribes mais, selon un témoignage chinois du VIIsiècle, les enfants de cette classe de Sogdiens apprenaient à lire. L’« alphabétisation pauvre » reste attestée par les nombreuses inscriptions incisées sur tessons.

À côté des invasions successives, on entrevoit de possibles facteurs non migratoires. Des prélèvements dans les lacs de l’Altaï indiquent une phase de refroidissement (c. 370-580), qu’on est tenté de mettre en rapport avec les migrations successives des Huns puis des Turcs4. Concernant la « peste de Justinien », on ignore en l’absence de toute étude de paléopathologie si elle a atteint l’Asie centrale (on sait par les chroniques qu’elle était présente en Iran au moins au début du VIIsiècle), mais sur certains sites du Tokharestān des dépôts massifs de corps font penser à des épisodes épidémiques. Contrairement aux périodes traitées les années précédentes, on a des sources écrites relativement nombreuses et surtout très diverses : chinoises5, romanobyzantines complétées par des sources arméniennes, arabo-persanes (rétrospectives), et même, une fois n’est pas coutume, indiennes (« chroniques » épigraphiques). Ces sources informent sur la situation politique globale, avec parfois des indications précises sur l’existence des villes.


[3]. C. Lo Muzio, Archeologia dell’Asia Centrale preislamica, Milan, Mondadori Università, 2017, paru trop tard pour bénéficier au présent cours, va désormais être la référence.
[4]. F. Schlütz, F. Lehmkuhl, « Climatic change in the Russian Altai, southern Siberia », Vegetation History and Archaebotany Journal, vol. 16, 2007, p. 101-118 ; D. V. Chernykh, V. P. Galakhov, D. V. Zolotov, « Synchronous fluctuations of glaciers in the Alps and Altai in the second half of the Holocene », The Holocene, vol. 23, n° 7, 2013, p. 1074-1079.
[5]. Toutes les sources chinoises officielles (en dehors des pèlerins bouddhiques) sont rassemblées et amplement commentées dans YU Taishan, A Concise Commentary on Memoirs on the Western Regions in the Official Histories of the Western and Eastern Han, Wei, Jin, and Southern and Northern Dynasties, Pékin, The Commercial Press, 2014.