Le fait urbain en Asie centrale préislamique : approche diachronique, approche synchronique, III : la crise urbaine et la réurbanisation (IIIᵉ-VIᵉ s.), un processus général ? (cours du 2 février 2017)

Ces tentatives de récupération furent vite débordées. Au Tokharestān, deux défaites cuisantes de l’armée sassanide pour la possession de Bactres, vers 367 puis vers 375, sont mentionnées par l’historien arménien P‘awstos Buzand, qui désigne anachroniquement les adversaires comme « Kouchans ». Vers la fin du siècle arrivent au sud de l’Hindukush de nouveaux venus, pas forcément exactement les mêmes que ceux désignés sur le front ouest comme « Chionites ». On n’a sur eux que le témoignage des monnaies portant la légende Alkhan ou Alkhon, d’explication incertaine ; les numismates viennois veulent y voir une confédération à part.

Ces vagues d’invasions venues en partie des régions altaïques ont forcément affecté la Sogdiane, mais là on n’a aucun récit (même chinois, car la diplomatie chinoise a alors perdu le contact). Sur la seule base des changements dans la céramique, les archéologues admettent qu’il y a eu aux IVe et Vsiècles des déplacements de population lors d’une crise violente et brève. La réflexion la plus pointue est due à Boris Marshak et Valentina Raspopova : les occupations de pâturages auraient entraîné un effet domino sur les terres et la céramique rustique dite « Kaunchi » attesterait un repeuplement des oasis urbaines par des populations des piémonts7.

Les Huns Kidarites

Au bout d’un certain temps émerge un pouvoir toujours qualifié de « Hun » mais pour lequel on a un qualificatif spécifique bien attesté, les « Huns Kidarites ». Ils apparaissent, semble-t-il, d’abord au Tokharestān. Vers 420-430, ils s’emparent du Gandhāra et des vallées au nord. On les trouve menaçants sur les frontières de l’Iran à partir des années 440, presque tous les témoignages émanant des historiens arméniens qui ont exploité les récits de leurs compatriotes incorporés dans l’armée sassanide. Elishe nous apprend qu’ils tiennent des villes, tout en basant leur force militaire sur les tactiques nomades du harcèlement et de la fuite simulée ; à la fin, Yazdgird II a dû acheter la paix. À l’intérieur de l’Asie centrale, on les saisit plutôt comme les artisans d’une nouvelle construction impériale, ceux qui ont réunifié le Tokharestān avec d’un côté l’Inde du Nord-Ouest, de l’autre la Sogdiane, ce qui ne s’était pas vu depuis les Grecs. On a le sceau d’un « roi des Huns, roi des rois des Kouchans, seigneur de Samarkand ». C’est sans doute de ce moment qu’en Sogdiane on peut dater un nouveau dynamisme de fortifications, voire de fondations urbaines, en même temps que des transferts d’écoles artistiques depuis le sud. On y reviendra dans les dernières séances du cours.

Les Huns Hephtalites

À partir de 457, toujours d’abord au Tokharestān, apparaissent les Hephtalites (en bactrien ēvdal ; étymologie inconnue). Dès les années 480, ils s’imposent partout en Asie centrale, et par domination indirecte jusqu’à Khotan et Kucha, ce qui est une nouveauté. Dans les historiographies de tous ceux avec qui ils ont été en contact (Perses, Arméniens, Indiens), ils ont laissé une réputation de fléau sans pareil9. Il importe cependant de distinguer d’un côté la terreur, qui a visiblement été pour eux une arme de guerre, de l’autre les massacres, dont l’ampleur est moins avérée.

La terreur qu’ils inspirent est attestée par Lazar de Pharp : « même en temps de paix personne ne pouvait hardiment et sans crainte regarder les Hephtalites, ni même entendre leur nom […] ; contre eux l’armée marchait comme des condamnés à mort ». On est amené à penser qu’ils ont joué sciemment de leur apparence physique irréductible à tout canon esthétique antérieur comme arme de terreur : l’aspect effrayant des portraits monétaires, avec la déformation crânienne spectaculaire et les énormes boucles d’oreilles, n’est pas dû à la maladresse ni à l’irrévérence des graveurs.

Si l’on passe aux massacres, les renseignements proviennent uniquement de l’Inde, par des sources bouddhiques plus tardives, indiennes et chinoises. Le Gandhāra est semble-t-il conquis dès l’établissement de l’empire, dans les années 460, et une branche dynastique y est déléguée avec le titre de tegin – le titre supérieur est yabghu (c’est là l’un des principaux points de désaccord avec les numismates viennois qui voient dans ces tegins non pas des Hephtalites mais des continateurs des Alkhan de la période précédente). Selon Xuanzang, qui passe là un siècle plus tard, le tegin Mihirakula (c. 515-540) aurait gagné le surnom de Trikotʼihan « tueur de trois koṭi » (30  millions !) et anéanti les sanctuaires bouddhiques. On tend maintenant à reconsidérer tout cela avec un certain scepticisme. Les archéologues n’ont rien trouvé, sauf des monnaies de c. 525 dans la couche de destruction de Taxila. Le voyageur contemporain Songyun, reçu par Mihirakuka alors en campagne contre le Cachemire, évoque le poids de l’effort guerrier sur les populations, son refus personnel du bouddhisme (mais il tolère un sanctuaire près de son campement) ; toujours selon Songyun « il fait mettre à mort beaucoup de gens », mais cela n’implique pas forcément des massacres systématiques. Les sources indiennes indiquent leur déclin militaire dès 530.


[7]. B. Marshak et V. Raspopova, « Les nomades et la Sogdian », in H.-P. Francfort (dir.), Nomades et sédentaires en Asie centrale, Paris, Éditions du CNRS, 1990, p. 179-185.
[8]. A. UR Rahman, F. Grenet et N. Sims-Williams, « A Hunnish Kushan-sha », Journal of Inner Asian Art and Archaeology, vol. 1, 2006, p. 125-131.
[9]. A. Foucher, avec la collaboration de E. Bazin-Foucher, La Vieille Route de l’Inde de Bactres à Taxila, vol. II, Paris, Éditions d’art et d’histoire, 1947, p. 228 : « Tandis que leurs congénères se répandaient à l’Ouest sur l’Europe entière, ceux-ci (les Huns Hephtalites) prirent la route du Sud […]. Ils y apportaient une nouveauté, à savoir ce don de cruauté froide que continuera avec Gengis-khan et Tamerlan à rester l’attribut caractéristique de leur race et le principe directeur de leur stratégie ».